On entra dans une période de deuil. Les coursives résonnaient des cris des mères effondrées devant le corps de leur enfant, des gémissements des épouses ayant perdu leur mari, des lamentations rageuses des hommes pleurant une femme ou un ami. Et la faim, cette faim terrible qui creusait les ventres et ranimait les vieux démons, se répandit tel un venin dans les coursives et les cabines.
« Tu devrais monter dans les niveaux, dit Ellula. Nous n’avons rien mangé depuis trois jours. »
Abzalon reposa délicatement sa fille sur le plancher. Âgée de sept ans, Djema avait hérité de la beauté de sa mère et du caractère taciturne de son père. Elle ne s’exprimait que rarement et toujours pour prononcer des paroles déroutantes, énigmatiques, d’un ton étrangement grave. Indépendante, elle s’absentait parfois pendant des heures et revenait à l’appartement de la coursive basse sans daigner fournir d’explication, posant sur ses parents un regard franc, clair, qui les dissuadait de lui adresser le moindre reproche. Même si le sentiment d’inquiétude ne les quittait jamais, ils avaient fini par s’accoutumer à ses fréquentes disparitions. Laslo et Pœz, les deux fils de Lœllo, venaient de temps à autre l’inviter à leurs jeux, mais elle déclinait invariablement l’offre, préférant la solitude à la compagnie des autres enfants. Son comportement avait alarmé Ellula dans les premiers temps, puis elle s’était souvenue de sa propre enfance sur les bords du bouillant et elle avait compris que, de la même manière qu’elle-même avait couru des jours entiers dans la lande battue par le vent du large et les embruns, sa fille tentait de se ménager des espaces de liberté dans le cadre étouffant du vaisseau.
La mauvaise mine d’Ellula frappa tout à coup Abzalon : il ne s’était pas encore rendu compte à quel point ses traits s’étaient émaciés, à quel point ses cernes s’étaient creusés. Elle leur donnait, à Djema et lui-même, une bonne partie de ses maigres rations, se contentant d’un peu d’eau et de quelques bouchées de viande insipide qu’elle mâchait pendant de longues minutes. Alors il comprit que le temps de la violence était revenu, qu’il lui fallait trahir son serment et se battre, comme à Dœq, parce qu’il avait la responsabilité d’une famille et qu’elle attendait de lui qu’il subvienne à ses besoins.
« Tu viens avec moi, Djema ? » proposa-t-il en se levant.
Il évita de croiser le regard d’Ellula, de peur qu’elle ne devine sa résolution et ne l’implore de renoncer. Elle lui avait raconté quelques-unes de ses visions et lui avait affirmé qu’elle préférerait se laisser mourir de faim plutôt que d’être mêlée à cette barbarie qui déferlerait dans les coursives et ravalerait les êtres humains au rang d’animaux.
« Je vais toujours où tu vas, papa », répondit la fillette.
Elle accompagna Abzalon dans la coursive basse, mais, lorsqu’ils débouchèrent sur la première place, elle prit la direction opposée à celle de son père. Il la vit s’éloigner dans un passage sombre, minuscule silhouette auréolée de sa chevelure blonde, soulagé finalement qu’elle échappât au spectacle lamentable d’hommes et de femmes se battant comme des aros sauvages pour une galette de fizlo, quelques légumes fades ou un morceau de viande reconstituée.
Il hésita un moment à retourner sur ses pas et à rendre visite au Qval. Cela faisait deux ou trois mois qu’il n’était pas allé sur la passerelle de la cuve bouillante mais il en ressentait soudain le besoin. Il y renonça finalement, car il lui fallait chercher dans les ruines de son passé la rage nécessaire à la survie de sa femme et de sa fille.
Il s’aperçut qu’il ne servait à rien de prendre les précautions ordinaires dans le labyrinthe. Les RS volants ne manifestèrent à aucun moment leur présence, comme victimes du même dérèglement que les chariots automatiques. Il ne rencontra pas âme qui vive lorsqu’il déboucha sur la place du premier niveau des quartiers, mais son attention fut attirée par les clameurs qui provenaient des étages supérieurs. Il recouvra instantanément ses réflexes de Dœq, une tension intérieure qui noua ses muscles, accéléra son rythme cardiaque, précipita sa respiration, couvrit son torse de sueur. Les poings fermés, il s’engagea dans l’escalier tournant qui montait au deuxième niveau. Il découvrit un spectacle de désolation dans la coursive, des corps allongés, éventrés, égorgés, mutilés, des hommes uniquement. L’odeur du sang le ramena onze ou douze ans en arrière dans les couloirs et les cellules du pénitencier. Un peu plus loin, un groupe de deks, brandissant des masses d’armes et des piques, tentait de forcer l’entrée d’une cabine. Il perçut, au milieu de leurs vociférations, de leurs ahanements, les gémissements et les cris d’effroi de femmes et d’enfants réfugiés à l’intérieur de la pièce. La faim n’était qu’un prétexte pour ceux-là : ils sautaient sur l’occasion de régler leurs comptes, de libérer la frustration engendrée par la solitude, par la nostalgie, par la promiscuité, autant de plaies que les mathelles, si elles les avaient adoucies, n’avaient pas guéries.
Bien qu’il comprît cette colère, ce désespoir de laissés-pour-compte, de déçus de la vie, Abzalon fondit sur eux avec la même détermination qu’il avait mise à pourchasser ses victimes dans les rues de Vrana. Les visages des agresseurs, déformés par la haine, lui étaient familiers, même s’il ne pouvait leur associer un nom ou un souvenir précis. Au nombre de cinq, ils étaient tellement concentrés sur la porte qu’ils ne le virent approcher qu’au dernier moment.
Une pique se tendit soudain en direction de son cœur. Il l’évita d’un crochet sans ralentir sa course. Ses deux poings percutèrent le front et le nez de son adversaire. Il entendit craquer ses os, puis des gouttes de sang se déposèrent sur ses avant-bras et son cou avec une légèreté d’écume. Il ne laissa pas aux quatre autres le temps de revenir de leur surprise et de s’organiser. Ombre tournoyante, insaisissable, il frappa le deuxième du tranchant de la main, lui broya le larynx, se jeta en arrière pour éviter les pointes acérées et sifflantes d’une masse d’armes, se détendit comme un ressort pour lancer son poing dans l’abdomen d’un troisième, l’acheva d’une manchette sur la nuque, happa au passage le poignet du quatrième, lui disloqua l’épaule, le plaqua contre lui pour parer l’offensive du cinquième dont la lance se ficha entre les omoplates de son bouclier humain et qui, comprenant qu’il n’avait aucune chance de s’en sortir en combat singulier face au grand Ab, lâcha son arme et prit ses jambes à son cou. Lorsqu’il eut disparu dans la pénombre de la coursive, Abzalon repoussa le corps et examina la porte déformée par les coups d’épaule et de pied. Il n’avait manqué aux cinq deks que quelques secondes pour finir d’arracher le verrou intérieur et se ruer dans la cabine. Il aperçut, par l’étroit espace entre le chambranle et la partie supérieure de la porte faussée, un œil qui le fixait, un œil sombre et familier lui aussi. Le verrou coulissa sur sa gâche, puis la porte s’ouvrit dans un grincement prolongé.
Une femme sortit et se jeta dans les bras d’Abzalon. Il lui fallut un moment pour reconnaître Clairia, pour se souvenir qu’elle était enceinte de huit mois, Lœllo le lui avait annoncé lors de sa dernière visite. D’autres femmes et des enfants s’aventurèrent prudemment hors de la cabine. Parmi eux il y avait Pœz, le deuxième fils de Clairia et de Lœllo, un garçon brun comme sa mère, bouclé et enjoué comme son père, Juna, l’épouse de Belladore, et ses deux filles à la peau foncée et aux cheveux blonds, Sveln, la femme d’Orgal, qui se désespérait d’attendre un enfant.