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« Ab, ils sont devenus fous, balbutia Clairia.

— Ils savent très bien ce qu’ils font, intervint Juna. Ils sont organisés.

— Qui ? aboya Abzalon.

— Une centaine de célibataires. Cela fait plusieurs mois qu’ils importunent les femmes, qu’ils revendiquent leur droit au mariage. Les mathelles ne leur suffisent plus. Ils confisquent les rares plateaux-repas consommables et ne distribuent la nourriture qu’à celles qui acceptent leurs conditions.

— Quelles conditions ?

— Ils veulent des femmes pour eux, mais, comme elles ne sont pas d’accord, ils tuent leurs hommes.

— Personne m’a parlé de ça, murmura Abzalon.

— Lœllo ne voulait pas qu’on te dérange, dit Clairia d’une voix entrecoupée de sanglots. Il disait que c’était à nous de régler nos problèmes.

— Où est-il ?

— Je ne sais pas… Il est resté là-haut avec Laslo. Il y a eu une bagarre au sixième niveau. Nous nous sommes enfuis. Ceux-là nous ont poursuivis et nous nous sommes réfugiés dans cette cabine. Sans toi… »

Il dut la retenir pour l’empêcher de s’effondrer.

« Je… je perds les eaux, gémit-elle.

— Elle est sur le point d’accoucher ! s’écria Sveln.

— Est-ce qu’elle pourra tenir jusqu’à la coursive basse ? demanda Abzalon.

— Les RS risquent de nous retarder, fit observer Juna.

— Ils sont en panne. Emportez-la chez moi et bougez plus jusqu’à ce que je revienne.

— Et s’il t’arrive…

— Alors faudra repasser de l’autre côté. Les eulans ont promis le pardon à celles qui reprendraient leur place parmi les Kroptes. »

Juna et Sveln se consultèrent du regard puis elles se placèrent de chaque côté de Clairia, la soutinrent et, entourées du petit groupe, se dirigèrent vers l’entrée du labyrinthe.

Djema s’introduisit dans l’étroit boyau, glissa sur une dizaine de mètres, parcourut la partie plane, la plus longue, à quatre pattes, atteignit la pente abrupte qu’elle avait eu tant de mal à gravir la première fois et qu’elle franchissait dorénavant sans difficulté. Le conduit métallique, plongé dans une obscurité totale, était froid au début, puis il devenait chaud, voire brûlant, vers le milieu, au point qu’elle ne pouvait pas y poser ses mains et ses genoux plus de deux secondes. Des bruits de toutes sortes y résonnaient, parfois avec une force effrayante, chuintements, grondements, claquements, sifflements, comme si l’activité mystérieuse du vaisseau se trouvait concentrée dans ce passage exigu – et secret, sans doute, puisqu’elle était la seule à le connaître. Des odeurs étranges y rôdaient, celle, piquante, dominante, de la rouille et d’autres qu’elle n’avait pas réussi à identifier. Elle l’avait découvert deux ans plus tôt après avoir exploré une salle alvéolaire et remarqué une trappe ronde et basculante cachée derrière un pilier. Elle l’avait poussée, s’était faufilée dans un inextricable enchevêtrement de tubes, d’escaliers, de passerelles, avait repéré une bouche d’entrée d’une largeur de cinquante centimètres qui se découpait sur le plancher. Comme elle aimait se réfugier dans les coins les plus reculés de son monde, elle s’y était engagée sans aucune appréhension. Ses parents parlaient parfois avec nostalgie de leur propre monde natal, des arbres, des collines, des montagnes, des rivières, du lever et du coucher de l’A, de l’herbe, des villes, des maisons, des animaux, mais seule la description de l’océan bouillant évoquait quelque chose à Djema : il ressemblait, en beaucoup plus immense, à la cuve d’eau chaude que sa mère et les autres femmes avaient franchie pour rejoindre les deks et que son père l’avait emmenée voir à plusieurs reprises.

Elle gravit lentement les trente ou quarante mètres de pente qui la séparaient de l’issue du boyau, les pieds calés contre la paroi pour ne pas glisser sur le métal lisse. De l’autre côté, c’était le même fouillis de passerelles, d’échelles, de tubes teintés de rouge par les veilleuses disposées à intervalles réguliers.

La dernière trappe donnait sur un local technique où étaient entreposées des centaines de combinaisons spatiales, identiques à celle dont s’équipait son père lorsqu’il allait rendre visite à son mystérieux « ami de la cuve bouillante ». Elle déverrouilla la porte, une manœuvre qui lui avait posé quelques problèmes au début. Elle avait immédiatement compris la relation entre le clavier placé dans une niche et les mécanismes d’ouverture mais elle avait mis près d’une heure à trouver le bon code. Alors que, la mort dans l’âme, elle envisageait de renoncer, elle s’était soudain vue taper sur les touches, un dédoublement ou plutôt un léger décalage temporel, un saut dans un futur probable qui lui avait permis de s’observer en train de pianoter sur le clavier et de restituer la combinaison. Elle utilisait désormais cette méthode à chaque fois qu’elle faisait face à une nouvelle difficulté : elle envoyait en reconnaissance une projection d’elle-même, l’observait avec attention et n’avait plus qu’à reproduire ses gestes.

La porte s’ouvrit dans un chuintement feutré. Elle resta un petit moment à l’écoute du silence, puis sortit avec prudence dans la coursive. Elle pénétrait dans le pays des robes-noires, des êtres bizarres dont les crânes rasés, les visages figés et la démarche mécanique avaient quelque chose d’inquiétant. Ils ne déambulaient pas souvent hors de leurs cabines, mais elle craignait en permanence qu’ils ne surgissent silencieusement dans son dos, ne posent la main sur son épaule, ne la traînent dans leurs cabines et ne la dévorent comme ces montres des légendes astafériennes que lui avait racontées son père. Elle déployait donc la plus grande prudence dans ces coursives baignées d’un silence sépulcral, se plaquait contre la cloison au moindre murmure, s’enfuyait au premier cliquetis.

Elle ne se détendit que lorsqu’elle eut gagné la première place à huit côtés, là où commençait le pays des Kroptes, là d’où venaient sa mère et toutes les épouses des deks. Elle n’y rencontrait que des hommes, des enfants et, plus rarement, des femmes aux yeux morts, des créatures pétries de tristesse qui allaient toujours par deux, s’immobilisaient dès qu’elles entendaient son pas, tendaient les mains pour palper son visage et ses cheveux. Elle se prêtait patiemment à leur jeu mais s’abstenait de répondre lorsque l’une d’elles lui demandait de quelle famille elle venait, qui étaient ses parents, ses frères, ses sœurs… Parfois un homme à la barbe et au regard sévères surgissait et chassait durement les « ventres-communs », ainsi qu’il les appelait, un surnom dont Djema devinait la teneur méprisante sans pour autant en percer la véritable signification. Elle était montée à deux reprises jusqu’au niveau où habitaient ces proscrites, mais elle y avait entendu des clameurs et des rires d’hommes qui l’avaient incitée à rebrousser chemin.

Elle ne croisa pas grand monde dans les différentes coursives qu’elle parcourut, des vieillards portant chapeaux et longues barbes grises, de petits groupes d’hommes jeunes au visage aussi renfrogné que celui de leurs aînés, quelques enfants qui jouaient sagement sur les places. Bien que sa robe fût différente de celle des autres fillettes, personne ne lui prêtait attention, comme si elle avait toujours vécu parmi eux. Elle entrevoyait, par les portes entrouvertes des cabines, les silhouettes immobiles des femmes allongées sur les couchettes, assises sur les tabourets, fragments d’un univers silencieux, gelé, seulement troublé par les vagissements des nouveau-nés, par des pleurs étouffés ou le murmure d’une conversation.