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En tout cas, les Kroptes ne paraissaient pas rencontrer les mêmes difficultés que les deks. Lors de la dernière distribution des plateaux-repas, à laquelle elle s’était rendue afin de rapporter un peu de nourriture à ses parents, Djema avait assisté à une horrible scène. Deux hommes, frappés à mort, s’étaient écroulés devant elle, une mathelle qui avait voulu s’interposer avait reçu une lance dans la cuisse, une bataille rangée avait opposé un groupe de deks armés à une cinquantaine de familles, une boule hérissée de pointes métalliques avait sifflé à quelques centimètres de sa tête. Son double était alors sorti d’elle-même et s’était dirigé vers une cabine restée ouverte, lui signifiant qu’elle risquait de recevoir un mauvais coup si elle s’obstinait à rester dans les parages. Elle avait attendu en compagnie d’autres enfants que le calme soit revenu avant de prendre le chemin du retour.

Elle erra pendant un long moment dans les niveaux, poussée par l’impression persistante de chercher quelque chose, elle ne savait exactement quoi.

Elle rencontra sur une place des eulans vêtus d’amples tenues gris et rouge qui entouraient un vieillard à la barbe et à la robe blanches. Ils discouraient de l’ordre cosmique, comme sa mère, mais ils semblaient se servir de ces mots, qui, prononcés par elle, ouvraient des perspectives infinies, pour restreindre encore davantage l’espace déjà limité du vaisseau. Ils passèrent devant elle puis, au moment où ils s’engageaient dans une coursive, le vieillard sortit du groupe, revint sur ses pas, posa sur elle des yeux sombres et soupçonneux.

« Il me semble te connaître, rappelle-moi qui sont tes parents. »

Sa voix sévère pétrifia Djema, incapable de prendre la seule décision qui s’imposait, courir droit devant elle.

« Réponds. »

Déjà les autres eulans se pressaient autour d’elle, lui interdisant toute fuite.

« Le rayon d’étoile t’a posé une question ! » gronda l’un d’eux en levant un bras menaçant.

Elle devait trouver une réponse, vite, mais son esprit restait désespérément vide et des larmes traîtresses lui venaient aux yeux. Jusqu’alors elle n’avait jamais été prise à partie par les Kroptes, hormis les femmes aux yeux morts, mais celles-là, condamnées à l’obscurité perpétuelle, ne mendiaient qu’un peu de chaleur humaine, qu’un peu de reconnaissance.

« Elle est peut-être muette », avança un eulan.

Quelqu’un la pinça fortement au bras. Elle ne put retenir un cri de douleur. Ils lui faisaient penser aux créatures grimaçantes des légendes kroptes qui harcelaient les femmes afin d’éprouver leur vertu et de les entraîner sur la pente du malheur.

« Regard exorbité, mutisme insolent, elle présente tous les symptômes des possédés, avança l’un.

— Elle a besoin d’un exorcisme », renchérit un autre.

Sa mère et Clairia lui avaient parlé de l’épreuve humiliante qu’elles avaient subie sur Ester, et elle se mit à trembler de tous ses membres à l’idée d’être dénudée et frappée par ces hommes qui passaient leur temps à extirper du corps des autres le démon terré dans leur propre esprit.

« Qui sont tes parents ? » répéta le rayon d’étoile.

C’était lui qu’elle redoutait le plus, ce vieillard dont la lumière des appliques révélait la cruauté sous les apparences débonnaires. Alors, comme à chaque fois qu’elle était confrontée à un problème insoluble, elle lâcha prise et laissa agir son double. Le décalage ne fut pas visuel cette fois-ci, mais auditif : une voix s’éleva à l’intérieur d’elle-même, qui s’adressait directement aux eulans mais qu’elle était la seule à pouvoir entendre. De la même manière qu’elle observait et reproduisait sans réfléchir les attitudes de son double visuel, elle répercuta les mots qui se pressaient dans sa poitrine et dans sa gorge sans chercher à juger de leur contenu, et, instantanément, sa peur la déserta.

« Je ne reconnais pas votre autorité, je n’ai donc aucun compte à vous rendre. »

Saisis, les religieux se consultèrent du regard. Ce n’étaient pas tant ses paroles, pourtant étonnantes dans la bouche d’une fillette, qui les surprenaient le plus, mais la façon dont elle les avait prononcées, son ton à la fois déterminé et serein, son regard aussi profond qu’une nuit sans étoile du continent Sud.

« Vous voyez bien qu’elle est possédée ! rugit l’un d’eux, rompant un silence qui devenait oppressant. Nous devrions immédiatement… »

L’eulan Paxy l’interrompit d’un geste de la main.

« Quelle forme d’autorité reconnais-tu ? demanda-t-il à Djema.

— Celle de mon père, de ma mère, de tous les véritables serviteurs de l’ordre cosmique. »

Le rayon d’étoile fronça les sourcils.

« Et qu’est-ce qu’un véritable serviteur de l’ordre cosmique ?

— Quelqu’un qui sait écouter son cœur. »

Elle s’exprimait avec une assurance tranquille qui contrastait avec la nervosité grandissante de ses vis-à-vis.

« Ce sont ses parents qu’il faut exorciser ! glapit une robe rouge et gris.

— Et vite ! tonna un autre. Ou nous serons bientôt débordés par les démons de… »

L’eulan Paxy les pria de se taire d’un claquement de langue agacé. Il concentrait toute son attention sur la fillette, les yeux mi-clos, brillants, comme un aro ayant flairé une belle proie.

« Écouter son cœur, dis-tu… Mais le cœur est souvent impur, le cœur s’habille de désirs trompeurs pour entraîner celui qui l’écoute à transgresser la loi cosmique.

— Il vaut mieux se tromper avec sincérité que s’enfermer dans de fausses certitudes. L’ordre cosmique est une ouverture.

— Les êtres humains ne peuvent évoluer sans guide, sans loi, ou ils deviennent les réceptacles des démons. Sans les enseignements de l’Amvâya, le peuple kropte n’aurait pas conservé cette unité qui a fait sa force pendant des siècles sur le continent Sud. Il aurait été vaincu par ses instincts primaires de possession, de domination, il aurait, comme les Estériens du Nord, saccagé sa terre nourricière et perdu son âme. Je parle également d’une ouverture, mais d’une ouverture aux valeurs nobles, spirituelles, qui s’accompagne d’une vigilance de tous les instants. »

Les robes rouge et gris jetaient des regards effarés sur l’eulan Paxy, sidérés que le rayon d’étoile, l’homme qui personnifiait l’ordre cosmique, s’abaissât à discuter théologie avec une fillette de sept ou huit ans.

« Le passé, voilà justement l’ennemi, dit Djema. La référence incessante aux dieux, aux démons, aux cultes vous empêche de regarder en vous-mêmes et vous donne l’autorité pour empêcher les autres de le faire. Vous êtes piégés par le temps, par votre mémoire. Cet idéal que vous poursuivez en vain est la cause même de votre souffrance, de votre échec. Votre volonté, votre effort, vos règles agrandissent sans cesse la faille entre ce que vous êtes et ce que vous prétendez devenir.

— Cette créature est l’incarnation de tous les démons de l’egon ! s’exclama un eulan en se reculant d’un pas.

— Je ne suis que l’incarnation de tes propres faiblesses », répliqua Djema.

Ulcéré, l’eulan s’avança vers elle dans l’intention de la gifler, mais le rayon d’étoile l’arrêta d’un mouvement du bras.

« Tu viens de l’autre partie du vaisseau, n’est-ce pas ? »

Le double de Djema se tut, puis elle le vit sortir d’elle-même, comme une ombre qui se serait détachée de son corps, et disparaître dans la première coursive sur sa gauche. Elle eut, pendant une fraction de seconde, l’impression d’évoluer dans deux dimensions en même temps, l’une incomparablement légère et fluide, l’autre dense et blessante. Elle savait maintenant qu’elle devait fuir, mais le mur infranchissable dressé autour d’elle par les eulans l’empêchait de suivre son double et, de nouveau, la peur l’envahit.