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Si Abzalon a été l’un des personnages les plus craints et détestés de l’Estérion, c’est parce que ceux qui le contemplaient se retrouvaient face à leur propre monstruosité. En revanche, combien d’hommes m’ont avoué avoir été attirés, au moins une fois dans leur vie, par la beauté d’Ellula, combien d’hommes auraient souhaité capter un merveilleux reflet d’eux-mêmes dans le visage et le corps d’Ellula ! Même votre serviteur, clone et moncle, a rêvé, pendant de fugaces secondes, à un tête-à-tête – je suis un incorrigible hypocrite, j’aurais dû dire un corps à corps – avec l’épouse d’Abzalon ! Elle a choisi Abzalon, et ce n’est que justice, tant ces contraires avaient besoin de s’attirer.

Je ne suis pas un prophète ni un saint, ni même un clone d’importance, mais je vous exhorte – voici venir l’orgueil à présent, je me complais à croire que ce texte sera lu par plusieurs lecteurs… – à vous défier des pensées toutes faites. Éloignez-vous des prêtres et des temples, ou, plus exactement, cherchez à comprendre pourquoi vous allez au temple et vous obéissez au prêtre, car, après tout, il se peut fort bien que vous vous sentiez parfaitement à l’aise dans votre religion. Essayez donc de découvrir quelle frayeur se cache derrière votre piété, quelle forme de bénéfice vous en espérez, quel but secret vous poursuivez. Peut-être prendrez-vous conscience que l’animal en vous, ce monstre que vous refusez obstinément de fréquenter, vous pousse à vous réfugier dans les idées, dans les concepts, dans un futur qui sans cesse vous glisse entre les doigts.

La quête, l’idéal, le futur, l’après, demain, le paradis, l’enfer, tous ces mots ne sont que des leurres destinés à vous éloigner de vous-mêmes. Les anciens détenus de Dœq, qui contactaient chaque jour leur nature animale, étaient probablement plus proches de l’humain véritable que tous les religieux abrités derrière leurs lois et leurs textes sacrés. Et c’est sans doute la raison pour laquelle Mald Agauer a tant insisté pour qu’ils fussent incorporés à l’expédition. Elle savait que la nature animale des êtres humains « ordinaires », empêtrés dans leur morale, dans leurs croyances ou dans leurs connaissances, se serait réveillée avec l’impétuosité d’un torrent trop longtemps contenu et les aurait détruits. Et, d’ailleurs, il suffit de constater de quelle façon ont réagi les patriarches et les eulans kroptes face aux aspirations individuelles des épouses : ils ont répondu par la dénégation, par l’enfermement, par la pire des violences. Il est intéressant, également, d’observer le comportement de mon supérieur hiérarchique, le moncle Gardy qui, à lui seul…

[Sept lignes illisibles.]

…clonage est un futur matérialisé, un rêve d’immortalité d’autant plus stupide que le hasard – ne serait-il lui-même qu’une autre définition de l’ordre cosmique ? – se fraye un passage dans les projets les mieux maîtrisés. L’acte créateur requiert de la liberté. Je ne donne pas ici un blanc-seing à de misérables technocrates épouvantés par le phénomène des cycles, j’évoque le plus grand cadeau qu’on puisse offrir à une créature : son libre arbitre. Et cela demande un amour infini, une compassion qui dépasse de loin l’entendement humain. Acceptons donc d’être quelques créatures libres parmi tant d’autres dans cet univers dont la complexité est en elle-même une source permanente d’émerveillement. Revenons justement à l’émerveillement primitif, à cette innocence perdue dans les méandres de notre évolution, à cet instant présent que nous affublons constamment de déguisements technologiques, philosophiques ou religieux. Ceux qui ont tout perdu savent bien ce que je veux dire : pour eux, un morceau de pain, une gorgée de vin, un bon lit, la chaleur d’un foyer, une poignée de main amicale, un sourire représentent des trésors inestimables.

Les détenus de Dœq avaient tout perdu, honneur, famille, possessions, espoir, et c’est ce qui les rendit si près d’eux-mêmes, si proches finalement de la vie.

Extrait du journal du moncle Artien.

Lœllo se détacha du groupe, un corps inerte dans les bras. Abzalon sut immédiatement, aux éclats tragiques des yeux du Xartien, au désespoir qui lui plissait le front et lui tordait la bouche, qu’il portait le cadavre de son fils. Tout autour d’eux, des deks maculés de sang les observaient en silence. La semi-obscurité qui baignait la place accentuait l’aspect dramatique de la scène. La bataille avait fait rage aux niveaux douze et treize, des corps jonchaient par dizaines le plancher des coursives. Abzalon n’avait pas rencontré de difficultés particulières pour franchir les niveaux intermédiaires. Les rares silhouettes qu’il avait croisées s’étaient enfuies aussitôt qu’elles l’avaient aperçu.

« Ces ordures ont tué Laslo », gémit Lœllo.

Il leva le corps à hauteur du visage d’Abzalon, qui distingua une entaille béante sur le cou du garçon.

« Ils l’ont égorgé comme un yonak. »

Abzalon se rendit compte que Lœllo était sur le point de défaillir et prit le cadavre de Laslo dans ses mains. Il fut bouleversé par l’expression à la fois soulagée et horrifiée du garçon, par son extrême légèreté également, et il ressentit comme la sienne propre la douleur immense du Xartien.

« Je suis un fzal, Ab, un maudit, balbutia Lœllo. J’ai fait le malheur de ma mère et de mes sœurs, je fais maintenant celui de ma femme et de mes enfants.

— Tu peux rien te reprocher », protesta Abzalon, la gorge serrée.

Lœllo secoua la tête à plusieurs reprises, détachant les larmes qui roulaient sur ses joues.

« J’ai pas écouté Clairia, j’voulais que mon fils soit… »

Le reste de sa phrase se perdit dans les sanglots.

« Où sont ceux qui ont fait ça ? demanda Abzalon.

— Il en reste une trentaine là-haut, répondit un dek. Ils ont piqué presque tous les plateaux-repas et se sont barricadés au niveau vingt.

— Combien sommes-nous ?

— Environ vingt à vouloir encore se battre… »

Lœllo balaya ses joues d’un revers de manche énergique.

« Tu vas pas trahir ton serment à cause de moi, Ab.

— J’t’ai jamais parlé de ça…

— Ellula l’a fait à ta place. Elle voulait pas que tu sois mêlé à nos histoires.

— Vos histoires sont aussi les miennes : j’peux pas laisser ma femme et ma fille mourir de faim. Et puis, mon serment, je l’ai déjà trahi. »

Le Xartien hocha lentement la tête : ils n’avaient plus besoin de mots, ils étaient redevenus le Voxion, les inséparables de Dœq, unis dans le malheur comme ils avaient été soudés par l’instinct de survie.

« J’voudrais d’abord m’assurer que Clairia et Pœz… commença Lœllo.

— Ils sont chez moi, l’interrompit Abzalon. Clairia a perdu les eaux. Laissons-la accoucher tranquillement. »

Le regard sombre de Lœllo erra sur le corps inerte de son fils, qui paraissait si frêle dans les bras d’Abzalon.

« Aucun enfant ne pourra remplacer Laslo, murmura-t-il. Il était si… si…

— Les deux autres auront besoin de leur père. »

Le Xartien se mordit l’intérieur des joues pour ne pas fondre en larmes, puis il reprit le corps de Laslo des mains d’Abzalon avec des gestes délicats, comme s’il craignait de le réveiller, et le déposa sur une couchette à l’intérieur d’une cabine vide.