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Les hommes récupérèrent des piques, des masses d’armes, et s’engagèrent dans la succession d’escaliers tournants qui conduisait au niveau vingt.

Le garçon n’était pas beaucoup plus grand ni beaucoup plus vieux que Djema. Il portait la tenue traditionnelle des Kroptes, un pantalon noir, une chemise bleu roi trop grande pour lui et rabattue sur ses épaules par des bretelles de tissu, un chapeau de paille d’où s’échappaient des touffes de cheveux bruns et qui, à en juger par son état, avait coiffé bien d’autres têtes avant la sienne. Ses yeux noirs, ourlés de longs cils, se posaient sur elle avec une timidité insistante.

Lorsque Djema était revenue à elle, il lui avait tendu un verre d’eau et un morceau de pain compact, presque rassis, qu’elle avait ingurgité en trois bouchées. Elle s’était alors souvenue qu’elle n’avait presque rien mangé depuis trois jours et avait dévoré tout ce qu’il lui avait proposé, légumes et céréales au goût insipide, dés de viande froide, laitages vaguement rances, portion d’une substance molle et sucrée qui hésitait entre gâteau et flanc. Comme elle avait mangé trop vite, elle s’était sentie subitement barbouillée et était allée régurgiter le tout dans les toilettes. Impavide, il lui avait alors présenté d’autres aliments, qu’elle avait mâchés avec davantage d’application malgré le goût persistant d’amertume dans sa gorge.

Les eulans avaient tenté d’ouvrir la porte, constaté qu’elle était fermée de l’intérieur, appelé, tambouriné, mais le garçon n’avait pas répondu à leurs sollicitations, et ils avaient fini par s’éloigner après avoir menacé les occupants de la cabine de sévères représailles.

« Ils vont revenir ? demanda Djema.

— Sans doute, dit le garçon.

— Ils réussiront à forcer la porte ?

— Y a des chances. »

Elle l’aurait volontiers secoué par le col de sa chemise pour lui faire cracher quelques mots supplémentaires, mais il était son seul allié sur un territoire désormais hostile et elle n’avait pas intérêt à le brusquer.

Elle explora rapidement les deux pièces de la cabine, constata qu’ils étaient seuls, rejoignit le garçon près de la porte.

« Où est ta famille ? » s’enquit-elle.

Il la fixa d’un air méfiant.

« Je n’ai pas de famille, finit-il par lâcher du bout des lèvres.

— Tu es bien né d’une femme ?

— Ma mère… est une ventre-commun. Les eulans lui ont crevé les yeux, puis quelqu’un l’a mise enceinte, mais elle a réussi à dissimuler sa grossesse et elle m’a caché dans cette cabine inoccupée. Elle m’apporte à manger tous les deux jours.

— Tu ne sors jamais ?

— De temps en temps, pendant que les autres dorment.

— Pourquoi m’as-tu ouvert la porte ? »

Le garçon se rendit près d’une ouverture carrée découpée dans la cloison du fond.

« D’ici, j’entends tout ce qui se passe sur les places de certains domaines. »

Comme pour illustrer ses propos, des voix montèrent de l’ouverture, aussi claires et nettes que si elles avaient retenti à deux pas d’eux. Parmi elles, Djema reconnut l’organe grave du rayon d’étoile. «… Elle n’a pas pu aller bien loin. Ouvrez toutes les cabines du niveau où elle a disparu. Qu’est-ce que vous attendez pour remonter, bande d’incapables ? »

« Nous ne pouvons pas rester dans cette cabine, ajouta le garçon.

— Tu n’as pas répondu à ma question, insista Djema.

— Les eulans ont dit que tu étais la fille d’Ellula Lankvit. Ma mère n’aurait pas aimé que tu tombes entre leurs mains.

— Elle a pourtant des raisons d’en vouloir à ma mère, objecta Djema. C’est un peu à cause d’elle si on lui a crevé les yeux.

— Les ventres-communs maudissent les eulans, les patriarches, pas Ellula. Elles rêvent de la rejoindre de l’autre côté. Il faut partir maintenant.

— Pour aller où ? »

Le garçon haussa les épaules.

« Je ne sais pas…

— Comment t’appelles-tu ?

— Maran. Maran Haudebran, c’est le nom de jeune fille de ma mère.

— Djema. Mon père n’a pas de nom.

— Djema Lankvit, alors ? »

La fillette lui décocha un regard appuyé, grave, presque solennel.

« Djema Haudebran, ça sonnerait bien, tu ne trouves pas ? »

Il esquissa un sourire, se retourna, fit coulisser le verrou, entrouvrit la porte, jeta un coup d’œil sur la coursive sombre. Il aperçut, une dizaine de mètres plus loin, les silhouettes de deux eulans qui leur tournaient le dos et conversaient à voix basse. D’un signe de tête, Maran intima à Djema de le suivre. Ils se glissèrent dans la coursive et s’éloignèrent dans la direction opposée, rasant les cloisons, posant sur le plancher un pied aussi léger que possible. Ce n’est que lorsqu’ils furent parvenus à quelques pas d’une place octogonale que les eulans, alertés par un craquement, aperçurent les deux fuyards, poussèrent des jurons et se lancèrent immédiatement à leurs trousses.

Maran et Djema n’eurent aucun mal à les semer car huit autres coursives partaient de la place et, après avoir parcouru une trentaine de mètres au pas de course, ils s’immobilisèrent afin de ne donner aucune indication sonore à leurs poursuivants. Ces derniers hésitèrent, se concertèrent, se séparèrent, mais aucun d’eux ne choisit d’explorer la bonne coursive.

Maran et Djema gagnèrent tranquillement une deuxième place, s’engagèrent dans un escalier descendant, croisèrent deux patriarches aux barbes grises qui ne parurent même pas remarquer leur présence.

« Et maintenant ? souffla Djema après que le silence eut absorbé les voix des deux vieillards.

— Je te raccompagne jusqu’à l’entrée du passage, proposa Maran.

— Viens avec moi de l’autre côté, ou ils vont te prendre et…

— Je ne peux pas abandonner ma mère, coupa le garçon. Et puis je ne risque pas grand-chose, les eulans ne me connaissent pas. »

Ils descendirent sans encombre jusqu’au pays des robes-noires. Les eulans avaient déclenché l’alerte générale dans les domaines, à en croire les rumeurs lointaines qui s’échouaient dans le silence. Ils durent se cacher dans un renfoncement pour laisser passer trois jeunes moncles au visage inexpressif, puis ils se rendirent au local technique dont ils n’eurent qu’à pousser la porte restée ouverte.

La fillette contourna une étagère qui contenait des combinaisons spatiales et se dirigea vers la trappe qui donnait sur l’enchevêtrement des échelles et des passerelles.

« Tu ne m’as pas dit ce que tu étais venue faire dans les domaines, dit Maran.

— Te rencontrer, répondit Djema.

— Tu ne savais même pas que j’existais.

— Je cherchais… Les choses vont mal chez les deks : les chariots sont devenus fous et nous manquons de nourriture. Les gens s’entre-tuent. Ma mère n’a rien mangé depuis cinq ou six jours. »

Maran garda le silence pendant quelques secondes. Le faisceau d’une applique qui tombait sur sa tête teintait d’or son chapeau et le bas de son visage. Elle l’examina plus attentivement et le trouva différent des autres garçons, peut-être moins beau que Laslo, le premier fils de Lœllo, mais du contraste entre sa peau claire et ses yeux noirs naissait un mystère qui le rendait attirant.

« Montre-moi le passage. »

Elle ne se fit pas prier car elle ne savait pas si elle remettrait les pieds dans le pays des Kroptes et elle n’avait pas envie de le quitter. Elle le conduisit, au travers du fouillis des échelles et des passerelles, jusqu’à l’orifice du boyau qui donnait sur les quartiers des deks.

« On peut passer là-dedans ? s’étonna Maran.

— Je l’ai traversé plein de fois. D’abord ça descend, après c’est plat, brûlant, et pour finir ça remonte.