— Au revoir », lança-t-il avec une brusquerie qui la blessa.
Elle engagea les jambes dans le conduit, surmonta sa vexation pour relever la tête et demander :
« Est-ce que… nous nous reverrons ?
— Je t’attendrai ici tous les jours », répondit-il avec un sérieux qui donnait une force inaltérable à sa promesse.
Rassérénée, elle se laissa glisser dans le boyau sans même se rendre compte que le métal lisse lui brûlait la peau des cuisses et des fesses.
Rongée par l’inquiétude, Ellula sortait régulièrement de la cabine pour scruter la coursive basse. Abzalon et Djema s’étaient absentés depuis maintenant de longues heures, et Juna et Sveln avaient brossé des quartiers un tableau effrayant. À l’issue d’un accouchement particulièrement long et pénible, Clairia avait donné naissance à une fille prénommée Istria. L’enfant, chétive, avait failli être étranglée par son cordon, et la mère, affaiblie par les privations, avait perdu beaucoup de sang. On avait craint le pire lorsqu’elle s’était évanouie, mais elle avait repris conscience quelques instants plus tard et les femmes avaient pu lui remettre sa fille, dont les vagissements leur déchiraient le cœur et les tympans. Bercée par la tiédeur maternelle, la nouveau-née s’était peu à peu apaisée et avait fini par s’endormir sur le sein de Clairia. Juna et Sveln avaient nettoyé la cabine puis s’étaient allongées sur la couchette, épuisées, minées elles aussi par la faim et l’anxiété. Les enfants étaient restés assis dans un coin de la pièce, silencieux, abattus, conscients que des événements graves secouaient les quartiers et que le temps de l’insouciance était désormais révolu.
Appuyée contre la cloison de la coursive, Ellula vit cinq ou six hommes sortir de la pénombre et se diriger d’un pas lourd vers la cabine. Elle distingua les pointes des piques et des masses d’armes au-dessus de leurs têtes et se contint à grand-peine de s’enfermer avec les autres dans la cabine et de barricader la porte. Puis elle reconnut la silhouette familière d’Abzalon au milieu du petit groupe et s’élança à sa rencontre, folle de joie. Elle remarqua soudain le petit corps que portait Lœllo, devina qu’un drame s’était noué dans les quartiers du haut, s’immobilisa. Abzalon s’approcha d’elle et l’étreignit avec une douceur inhabituelle. Ses vêtements répandaient une forte odeur de sueur et de sang. Par-dessus l’épaule de son mari, elle aperçut le visage de Laslo, d’une blancheur de ciel matinal, elle discerna l’incision large et boursouflée qui béait sous son menton, elle croisa le regard désespéré de Lœllo. Les autres, dont Orgal, l’époux de Sveln, présentaient des plaies plus ou moins profondes sur la face, sur les épaules et sur les bras, mais aucun d’eux ne paraissait grièvement blessé.
Un gémissement s’échappa des lèvres d’Ellula. Ses visions ne lui avaient pas annoncé que ses amis les plus proches seraient touchés par les vagues de violence qui secoueraient le vaisseau.
« Laslo a été… » murmura Abzalon.
Elle lui posa la main sur la bouche, se dégagea de lui, s’avança vers Lœllo, contempla le cadavre de l’enfant sans dire un mot, les larmes aux yeux, le cœur empli de colère. Qu’il était difficile, parfois, de se conformer à la volonté de l’ordre cosmique !
« Ils me l’ont tué », geignit Lœllo.
Ellula parvint à surmonter sa propre détresse.
« Il ne faut pas que Clairia le sache, dit-elle d’une voix hachée. Pas tout de suite. Elle ne le supporterait pas. Son accouchement l’a exténuée. Trouvez le moncle Artien et demandez-lui de prononcer l’oraison funèbre.
— Sans Clairia, j’aurai pas le courage, murmura le Xartien.
— Je sais que c’est difficile, Lœllo, mais nous devons tout faire pour préserver la vie.
— Ces ordures n’ont pas respecté la vie ! Ils s’en sont pris aux femmes, aux enfants…
— Ils ont reçu leur juste châtiment », intervint Orgal.
Ellula n’eut pas besoin de croiser le regard d’Abzalon pour savoir qu’il s’était parjuré en participant à l’expédition punitive, mais elle ne lui en tint pas rigueur car il avait mis sa violence au service de la vie. Lui, de son côté, n’avait pris aucun plaisir à semer la mort dans les rangs des deks retranchés au dernier niveau. Son démon ne s’était pas manifesté lorsque, après avoir enfoncé le barrage dérisoire qu’ils avaient dressé devant l’entrée d’une coursive, il avait plongé l’extrémité de sa pique dans les cous, dans les ventres, lorsqu’il avait fracassé des crânes, qu’il avait brisé des colonnes vertébrales sur les cloisons ou les tranchants des portes. Il en avait tué plus de la moitié à lui seul, faisant preuve jusqu’au bout d’un calme imperturbable, visant soigneusement les points vitaux. Son efficacité avait abrégé la bataille et permis à ses compagnons de s’en sortir sans dommage. Il était intervenu à plusieurs reprises pour tirer Lœllo du mauvais pas dans lequel l’avait fourvoyé une témérité quasi suicidaire. Ils avaient ensuite récupéré quelques plateaux-repas intacts qu’ils avaient distribués dans différentes cabines. Assaillis, ils n’en avaient pas eu suffisamment pour contenter tout le monde et n’avaient pas eu d’autre choix que de donner aux familles nécessiteuses ceux qu’ils avaient réservés à leur propre usage, si bien qu’ils s’en revenaient les mains vides à l’issue d’une bataille qui les avait vidés de leurs forces.
« Essayez de trouver un peu de nourriture pour Clairia et les enfants, reprit Ellula.
— Y en a pas assez pour tout le monde, grogna Abzalon.
— À moins d’aller se servir chez les Kroptes, proposa Orgal.
— Et s’ils rencontraient les mêmes problèmes que nous ? dit Ellula. Nous aviserons demain. Peut-être l’ordre cosmique nous apportera-t-il une solution dans les prochaines heures. »
Abzalon ne décela aucune certitude dans les yeux fiévreux de son épouse, elle s’évertuait seulement à entretenir l’espoir. D’un signe de la main, elle le retint auprès d’elle tandis que les autres rebroussaient chemin.
« Djema n’était pas avec toi ?
— Elle a pris une autre direction au sortir de la coursive basse.
— Elle n’est pas rentrée… »
Il la prit par les épaules et la tint un moment serrée contre lui.
« Elle est plus maligne que nous tous réunis, affirma-t-il. Elle reviendra. »
Lui non plus n’avait aucune certitude à ce sujet, il exprimait seulement un espoir.
Elle revint ainsi qu’il l’avait prédit, mais, malgré les recommandations d’Ellula, elle ne resta pas plus d’une heure dans la cabine, incapable de tenir en place. Elle s’éclipsa à la faveur d’un nouvel étourdissement de Clairia. Ses pas la portèrent machinalement dans la salle alvéolaire, puis devant le pilier qui dissimulait la trappe basculante. Elle hésita un long moment avant de s’y faufiler, consciente qu’il était encore trop tôt pour retourner de l’autre côté. Avant de rentrer à la cabine, elle avait essayé de raccourcir le temps en explorant d’autres recoins du vaisseau, mais elle n’était pas parvenue à tromper son impatience. Elle n’avait prêté qu’une attention distraite aux propos pourtant alarmistes des femmes regroupées autour de Clairia, au bébé minuscule et plissé drapé dans un pan de la robe de sa mère, aux pitreries de Pœz, aux bavardages des deux filles de Juna.
Elle retarda le plus possible le moment de franchir la trappe, par peur de rompre le charme, d’être déçue si elle ne trouvait pas Maran au sortir du boyau. Elle sollicita son double pour savoir ce qu’il convenait de faire, mais celui-ci demeura obstinément caché au fond d’elle. Elle s’assit sur la base du pilier, décida de compter mentalement jusqu’à mille, s’arrêta à cinquante-deux, se releva brusquement, se rua vers la trappe avec une telle précipitation qu’elle s’écorcha un coude et un genou sur les bords coupants de l’ouverture.