La première chose qu’elle distingua lorsqu’elle émergea du boyau quelques minutes plus tard, ce fut un plateau-repas posé à même le plancher métallique, recouvert de son cellophane et muni de couverts en plastique. Elle en découvrit d’autres alentour, une vingtaine, disposés sur les larges barreaux des échelles, sur les marches des escaliers. Les veilleuses teintaient de rouge les reliefs arrondis et brillants des cellophanes. D’agréables effluves de nourriture chaude masquaient l’habituelle odeur de rouille qui imprégnait les lieux. Elle chercha Maran des yeux, ne le repéra pas au milieu du chaos métallique, en éprouva une vive déception, tempérée toutefois par la présence des plateaux-repas. Ils n’étaient pas arrivés là par l’intervention de l’ordre cosmique. Affamée, elle se hissa hors de l’ouverture, s’assit devant un plateau dont elle arracha le cellophane avec ses ongles et commença à manger directement avec les doigts. La nourriture lui parut tellement délicieuse qu’elle finit par lécher les récipients en plastique. Bien que rassasiée, elle eut envie de prolonger le plaisir et se pencha vers l’avant pour s’emparer d’un deuxième plateau-repas.
« J’ai jamais vu quelqu’un manger autant et si vite ! » fit une voix.
Saisie, elle releva la tête et aperçut la silhouette de Maran allongé sur une passerelle. Elle fut un instant partagée entre la joie de le revoir et la gêne d’avoir été surprise en flagrant délit de gloutonnerie.
Maran roula sous la barre inférieure du garde-corps et sauta sur le plancher.
« Faudrait en laisser un peu pour les autres !
— On ne pourra pas nourrir tout le monde avec vingt plateaux », rétorqua-t-elle, piquée au vif.
Il retira son chapeau et, d’un revers de manche, épongea les gouttes de sueur qui lui perlaient sur les tempes. La transpiration collait ses cheveux noirs sur son crâne et maculait sa chemise. La marque du chapeau barrait de part en part son front immense, disproportionné par rapport à l’ovale délicat de son visage. Djema remarqua également que l’arc prononcé de ses sourcils dissimulait des arcades sourcilières saillantes qui donnaient de la profondeur à son regard.
« J’ai déjà fait six allers et retours entre les domaines et l’entrée du passage, dit-il. J’en rapporterai d’autres.
— Où les prends-tu ?
— Je suis monté au domaine 20 et j’ai parlé de votre problème à ma mère. Les ventres-communs ne mangent presque pas. Un demi-plateau par jour leur suffit. Au lieu de jeter les restes, elles les mettront de côté. Je me charge de vous les amener ici.
— Ça fera combien par jour ?
— Une centaine, plus tous ceux que je pourrai récupérer sur les chariots. D’après ce que j’ai entendu, il y en a mille en trop à chaque repas. »
Djema s’essuya énergiquement les lèvres, se leva, défroissa sa robe, se rendit alors compte qu’elle saignait au coude et au genou, enduisit ses plaies de salive.
« Tout seul, tu n’y arriveras pas…
— Les autres ne m’aideront pas. Ils détestent les deks.
— Moi je peux trouver du monde.
— Tu as vu ce qui a failli t’arriver avec les eulans.
— Il y aura moins de risques si nous sommes habillés comme des Kroptes. »
Maran remit son chapeau sur sa tête pour laisser à la suggestion de Djema le temps de se faire une petite place dans son cerveau.
« Ma mère saurait sans doute où dénicher des vêtements…
— Une dizaine. Moitié filles, moitié garçons.
— Faudrait aussi que je trouve une cabine vide pour nous cacher au cas où les choses tourneraient mal. »
Ils se turent pendant quelques instants, effrayés soudain par leur propre audace, puis Djema empila quatre plateaux-repas et s’avança vers la bouche du boyau.
« Tu te donnes bien du mal pour des gens que tu ne connais pas, lâcha-t-elle avant de se glisser dans l’étroite ouverture.
— Ma mère dit que…
— Je ne te parle pas de ta mère, Maran Haudebran, mais de toi ! »
Il eut une expression embarrassée qui vengea en partie Djema de la honte qu’il lui avait occasionnée quelques minutes plus tôt.
« Je… je pense aussi que… que Djema Haudebran est un beau nom, bredouilla-t-il, cramoisi.
— Au revoir. »
Elle disparut dans le conduit. Le petit Kropte resta un moment à l’écoute du frottement du corps de la fillette sur le métal lisse avant de reprendre le chemin des domaines.
« Où les as-tu trouvés ? »
Les femmes regardaient manger Clairia et les enfants en essayant d’oublier leur propre faim.
« Je peux en apporter plus, dit Djema, mais il me faut l’aide d’autres enfants. »
Elle leur avait fait l’effet d’une apparition miraculeuse lorsqu’elle s’était introduite dans la cabine, munie de son précieux chargement.
« Pourquoi des enfants ? » insista Ellula.
Elle avait posé machinalement la question tout en sachant que sa fille n’y répondrait pas. Djema ne dévoilait jamais ses secrets. Elle avait même refusé de laisser sa mère examiner ses plaies au genou et au coude.
« C’est dangereux ? s’inquiéta Sveln.
— Ça deviendra bien plus dangereux ici si nous continuons à perdre du temps. » Djema désigna Pœz et les deux filles de Juna. « Maintenant qu’ils ont le ventre plein, je peux commencer tout de suite avec eux.
— Pas question que mes filles t’accompagnent si tu refuses de dire où tu les emmènes ! se récria Juna. J’ai déjà dû en abandonner deux chez les Kroptes : je ne tiens pas à perdre celles-ci.
— L’inquiétude des parents ne ferait que nous encombrer », répliqua Djema.
Elle prit conscience, à l’infime décalage entre ses pensées et ses paroles, qu’elle s’exprimait par l’intermédiaire de son double. Ellula s’accroupit devant elle et la dévisagea gravement. Jamais Djema n’avait décelé pareille lassitude dans les yeux de sa mère. Un voile gris en ternissait la limpidité, la lumière.
« Il faut que tu admettes qu’on puisse s’inquiéter pour toi, Djema.
— Quand tu t’inquiètes pour moi, maman, tu t’inquiètes en réalité pour toi.
— Toutes les mères redoutent la douleur de la séparation… »
Ellula faillit lui parler de la mort de Laslo, mais la proximité de Clairia l’en dissuada.
« L’ordre cosmique nous relie pour l’éternité, dit Djema. Aie confiance en moi comme tu as confiance en lui.
— Moi j’ai confiance ! s’exclama Pœz en repoussant son plateau et en se relevant.
— Moi aussi ! renchérit Aphya, la fille aînée de Juna.
— Moi aussi ! » s’écria Mung, la cadette.
Les mères n’eurent ni la volonté ni le courage de s’interposer lorsque les quatre enfants sortirent de la cabine et s’éparpillèrent en riant dans la coursive basse.
De quatre, les enfants passèrent le lendemain au nombre de sept, et à dix quelques jours plus tard, cinq filles et cinq garçons, conformément au vœu de Djema. Ils assurèrent bientôt un approvisionnement quotidien de mille plateaux-repas, qu’ils livraient quatre par quatre, soit une quarantaine par voyage. Le bruit se répandit qu’il était désormais possible de se ravitailler dans la cabine d’Abzalon, et des files d’attente de plus en plus longues se formèrent dans la coursive basse. Ellula, Juna et Sveln se chargeaient de répartir les rations selon les besoins, Abzalon, Lœllo, Orgal et Belladore supervisaient les opérations, calmaient les plus agressifs avec courtoisie mais fermeté, vérifiaient que chacun repartait avec son dû. Quelques-uns furent dépouillés dans les niveaux du haut, mais les agressions cessèrent dès le cinquième jour et il ne fut pas nécessaire de recourir aux expéditions punitives pour rétablir l’ordre. Les maigres portions suffisaient à combler les estomacs rétrécis par des jours et des jours de privations. Les célibataires recommencèrent à fréquenter les appartements des mathelles, on vit de nouveau le moncle Artien, qui, pourchassé par trois hommes, s’était réfugié pendant plus de sept jours dans le labyrinthe, arpenter les coursives de sa foulée nerveuse, s’inviter dans les cabines, consoler les femmes qui avaient perdu leur mari, les parents qui pleuraient un enfant, Belladore multiplia les impositions et les invocations pour soulager les plaies physiques et morales, un groupe d’hommes entreprit de recenser la population et dénombra environ quatre mille deux cents survivants, bref, la vie reprit peu à peu ses droits dans les quartiers.