Elle ne répondit pas, effarée, dépassée par les mots de celui dont elle avait partagé la couche pendant dix-sept ans et qui, elle en prenait conscience à cet instant, restait pour elle un inconnu.
« Je suis une bombe à retardement, reprit-il avec une moue désabusée. Ils peuvent presser le détonateur à n’importe quel moment.
— Tu… tu n’es pas obligé d’obéir à leurs ordres », avança Sveln.
Il revint s’asseoir à ses côtés et lui posa la main sur l’avant-bras.
« Tu ne connais rien à la technologie, tu es si pure, si naïve, si… kropte. Les moncles avaient perdu le contact mais ils ont mis au point un amplificateur et ils peuvent à nouveau modifier mes programmes à distance. Je crois, au train où vont les choses, qu’ils vont bientôt me reconditionner pour mettre fin à l’expérience.
— Tu veux dire que… »
Il acquiesça d’un clignement des paupières.
« Détruire L’Estérion, le pulvériser en vol.
— C’est horrible ! »
Il se pencha sur elle et l’embrassa tendrement dans le cou.
« Tu peux m’en empêcher si tu en as le courage. »
Elle se recula pour sonder son regard.
« Comment ? »
La réponse s’était déjà dessinée en elle mais elle la rejetait catégoriquement.
« Seul, je n’aurai pas la volonté, dit-il. Mon envie de vivre est trop forte. »
Elle se redressa comme un ressort et courut vers le centre de la pièce comme elle se serait réfugiée sur un rocher au milieu des flots hostiles. Il la trouva particulièrement émouvante et belle dans le clair-obscur de la cabine avec ses cheveux clairs qui ornaient de festons torsadés le haut de sa robe. Elle lui avait permis d’oublier qu’il était un humain dérivé, un être sans racines, sans avenir, une marionnette nanotechnique dans les mains de puissances qui le dépassaient. Il saisit le traversin et le tendit dans sa direction.
« Tu n’auras qu’à me l’appuyer sur le nez et la bouche pendant deux minutes. »
Elle le dévisagea d’un air incrédule, horrifié.
« Si tu refuses de le faire, tu condamnes à mort tous les passagers, ajouta-t-il d’une voix forte. Il y a d’autres mentalistes à bord du vaisseau, également manipulés par l’Église monclale. Ils prendront le relais lorsque j’aurai disparu. Je ne les connais pas. Ce sera à vous de les découvrir et de les éliminer sans pitié. Commencez donc par le vieux moncle Gardy : lui n’est pas équipé de nanotecs, mais c’est un fanatique, un fou dangereux.
— Il y a sûrement une autre… une autre solution, balbutia Sveln, les cils perlés de larmes.
— Ne regrette rien : la stérilité de notre couple ne t’est pas imputable. Je suis une branche morte, un être insuffisant génétiquement. Tu es encore féconde, tu trouveras un homme qui…
— Je n’en veux pas d’autre ! s’écria-t-elle. C’est toi que j’aime.
— Je suis un clone, Sveln. »
Ces quelques mots, pourtant prononcés avec douceur, résonnèrent avec la force d’un coup de tonnerre entre les cloisons de la cabine.
« Je suis un rejeton de l’éprouvette, je représente l’abomination pour les Kroptes, un défi à l’ordre cosmique… »
Elle vint s’agenouiller devant lui, lui saisit les mains, les baisa avec ferveur.
« Je ne vois ici ni clone ni Kropte mais deux êtres qui peuvent encore être heureux ensemble.
— Tu me rends les choses difficiles, Sveln. Je t’en supplie, prends immédiatement ce traversin et pose-le sur… »
Il s’interrompit soudain, son expression se modifia, ses traits se crispèrent, des éclats durs, métalliques, transpercèrent ses yeux. Il se laissa tomber en arrière sur la couchette, se prit la tête à deux mains, fut secoué par une série de convulsions, poussa un long gémissement, en proie à une souffrance dont Sveln, toujours agenouillée, ressentit toute l’intensité.
Lorsqu’il se redressa, elle se rendit compte qu’il n’était plus le même, qu’il ne s’appartenait plus. Elle eut un brusque mouvement de recul, s’empêtra dans sa robe, perdit l’équilibre, tenta de se rattraper au drap posé sur la table, l’entraîna dans sa chute, s’affaissa lourdement sur le plancher. Les plateaux dégringolèrent en pluie autour d’elle. Il la contempla avec un rictus sardonique, puis, sans hâte, il s’avança vers elle, s’assit à califourchon sur son ventre et commença à l’étrangler. Sveln ne chercha pas à se défendre. Il était nettement plus fort qu’elle, elle n’avait plus de goût à la vie, elle préférait s’en aller en emportant le souvenir de leurs dix-sept années de bonheur. L’air lui manqua bientôt, un voile rouge lui tomba sur les yeux, puis, malgré la douleur à sa gorge, elle se sentit partir en douceur.
Elle perdit connaissance.
Elle se réveilla quelques instants plus tard, eut besoin d’une dizaine de secondes pour reconnaître les objets qui l’entouraient, le drap étalé sur le plancher, les plateaux vides, la table, le traversin, la couchette. Un garrot lui comprimait le cou, empêchait l’air de passer dans sa gorge. Elle haleta, se souvint qu’Orgal avait essayé de l’étrangler…
Orgal. Où était-il passé ?
Elle balaya la cabine d’un regard circulaire, aperçut un corps allongé dans une zone d’ombre entre la porte et la table. Encore trop faible pour se relever, elle s’en rapprocha en rampant sur les coudes. Comme il lui tournait le dos, elle l’identifia d’abord à ses vêtements, à sa chevelure, puis elle le contourna de manière à pouvoir contempler son visage. Une lumière s’éteignit au fond d’elle et elle sut qu’il était mort. Elle demeura un long moment sans bouger, hébétée, incapable de prendre une décision, puis, en un geste machinal, elle leva la main pour lui caresser la nuque.
C’est alors qu’un éclair sombre jaillit des cheveux d’Orgal, sinua sur sa joue, sur son menton, disparut dans l’échancrure de sa chemise. Mal remise de sa strangulation, encore vaseuse, Sveln crut d’abord qu’elle avait été victime d’une illusion d’optique, mais elle s’aperçut que la chemise était parcourue d’ondulations, suivit le déplacement de la chose – un insecte ? la chose n’en avait ni la forme ni le mode de locomotion… – sur la poitrine et le ventre de son mari. Une image incongrue lui vint à l’esprit, sa grand-mère maternelle, voûtée, vêtue d’une robe et d’une coiffe noires, assise sur le rebord de la cheminée. Allongée à ses pieds, âgée de cinq ou six ans, elle entendait la vieille femme évoquer l’animal le plus dangereux et le plus sournois qui ait jamais hanté le désert intérieur du continent Sud et dont la morsure tuait un yonak en moins de deux secondes. « À peine plus gros qu’une zihote et bien plus redoutable qu’un aro sauvage… » Sveln se souvint qu’elle avait très peur de se glisser dans les draps ce soir-là, que le moindre recoin de sa chambre lui apparaissait comme un piège mortel. Bien qu’elle n’en eût jamais aperçu, bien que son père lui eût affirmé qu’ils avaient déserté depuis des lustres le continent Sud, des reptiles minuscules avaient hanté ses rêves pendant des mois.
L’éclair noir qu’elle avait entrevu sur la joue de son mari était, elle en avait la certitude à présent, un… serpensec. Épouvantée, elle oublia sa faiblesse, sa douleur, se redressa lentement sans quitter des yeux les vêtements d’Orgal, se recula vers la porte, l’entrouvrit, se rua dans la coursive et s’éloigna aussi vite que possible de cette cabine de malheur.
Les jours suivants, on découvrit plus de trente cadavres dans les appartements et les coursives, hommes, femmes et enfants. Certains furent retrouvés allongés sur leur couchette, d’autres appuyés contre une cloison, d’autres encore penchés sur le repas qu’ils venaient tout juste d’entamer. Des témoignages affluèrent qui confirmèrent les dires de Sveln, et la rumeur se propagea que des serpensecs, les tueurs les plus dangereux d’Ester, proliféraient dans les entrailles du vaisseau. Les deks s’enfermèrent dans leurs cabines et n’en sortirent que pour se fournir en plateaux-repas.