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Le silence profond, menaçant, qui avait peu à peu enseveli les quartiers fut brisé un matin par des cris perçants. Une femme se précipita dans une coursive du premier niveau, le cadavre de son nourrisson dans les bras.

« Mes enfants, mon mari, ils sont tous morts… morts… »

D’autres hurlements lui répondirent en écho dans les niveaux du haut, puis un véritable concert de lamentations s’éleva dans les quartiers, qui se prolongea jusqu’au troisième repas du jour. Plus de deux cents cadavres furent cette fois-ci dénombrés. Les reptiles s’infiltraient par les conduits d’aération, par les tuyaux d’évacuation, par les moindres interstices, se dissimulaient dans les plateaux-repas, dans les draps, dans les cabinets de toilette, dans les chaussures. Les deks prirent conscience qu’ils n’étaient plus à l’abri nulle part et la peur dégénéra en psychose. Ils se sentaient impuissants face à cet ennemi silencieux, quasiment invisible et dont la morsure les foudroyait en une poignée de secondes. Ils constatèrent que les serpents avaient l’habitude de se réfugier dans les vêtements ou dans les cheveux de ceux qu’ils venaient d’exécuter et, dès lors, laissèrent les cadavres pourrir sur place.

Lœllo s’engouffra dans la cabine d’Abzalon et d’Ellula où se tenaient déjà Sveln, le moncle Artien et Djema. Cela faisait un certain temps qu’il n’avait pas vu cette dernière et il fut frappé par sa ressemblance avec Ellula. Djema n’avait pas encore atteint ses quinze ans mais elle avait déjà la poitrine, les hanches et les manières d’une femme. Pœz tardait en comparaison à entrer dans l’âge adulte. Ellula pria le visiteur de s’asseoir et lui servit une part de gâteau qu’elle avait gardée du précédent repas.

« Tu as encore blanchi depuis la dernière fois, dit-elle avec un sourire en ébouriffant la chevelure bouclée du Xartien.

— Y a de quoi s’faire des cheveux blancs, non ? Avec ces saloperies qui rôdent au-dessus de nos têtes ! J’arrive plus à dormir, j’ai trop peur de me réveiller avec des morts autour de moi. Clairia n’est pas très en forme elle non plus…

— Nous en sommes tous au même point. »

Il examina Ellula et pourtant, malgré les cernes qui lui soulignaient les yeux, malgré ses traits tirés, elle lui parut toujours aussi belle, aussi rayonnante.

« On a recensé plus de deux cents morts hier, marmonna-t-il après avoir avalé sans entrain la part de gâteau. On approche les mille. Au train où ça va, nous serons exterminés en moins d’un mois. Les corps pourrissent sur place et la puanteur devient insoutenable. J’aimerais bien tenir le fumier qui a introduit ces saletés dans…

— Je crois le connaître. »

Les visages se tournèrent à l’unisson vers le moncle Artien. Lui avait été brutalement frappé par la vieillesse, son visage et son crâne s’étaient creusés de rides profondes, ses yeux s’étaient éclaircis, des taches brunes avaient fleuri sur ses mains. Juste avant l’arrivée de Lœllo, il avait expliqué aux autres, qui s’étonnaient de sa brusque transformation, qu’il n’avait plus accès à son eau d’immortalité depuis son installation chez les deks et qu’il avait simplement été rattrapé par son âge biologique, beaucoup plus avancé qu’ils ne le supposaient.

« Le moncle Gardy a emporté dans ses bagages un microlaboratoire de clonage, poursuivit-il. Et probablement des cellules d’embryons de différentes espèces animales. Je crois que nous tenons là l’explication de la mort du jeune moncle que vous aviez découvert dans la coursive lors de votre premier passage. Ce vieux fou avait sans doute procédé à un essai.

— Allons lui rendre une visite ! rugit Lœllo.

— Y a mieux à faire, objecta Abzalon. On lui réglera son compte plus tard. Faut d’abord distribuer aux autres toutes les combinaisons spatiales disponibles. Elles sont étanches.

— Leur réserve d’oxygène n’est pas éternelle.

— Ça nous laissera le temps d’éliminer un maximum de serpensecs.

— Ces saloperies se reproduisent comme les zihotes ! À quoi bon en tuer deux ou trois pendant que les autres se multiplient par dizaines ?

— Ce ne sont pas des insectes mais des reptiles, précisa le moncle Artien. Les femelles ne pondent que cinq ou six œufs lors de la période de fécondation. Il se peut de surcroît qu’ils souffrent d’insuffisances génétiques, comme les êtres humains issus du clonage.

— Ce qui veut dire ?

— Qu’ils ne peuvent peut-être pas se reproduire. En revanche, leur espérance de vie est très longue pour des reptiles de cette taille, vingt ans d’après mes souvenirs. Autre chose : comme tous les animaux à sang froid, ils recherchent probablement les sources de chaleur. »

Le regard de Lœllo s’échoua sur Sveln, assise au bout de la table. À en juger par les éclats sombres de ses yeux, par le désordre de sa chevelure, elle ne parvenait pas à surmonter l’épreuve de la mort d’Orgal. Il ressentit de la compassion pour elle : Clairia et lui-même n’avaient pas encore réussi à s’habituer à la disparition de Laslo. Il lui arrivait souvent de pleurer en repensant à son fils.

« Admettons qu’ils ne se reproduisent pas, concéda le Xartien. Mais comment exterminer des bestioles qui sont pratiquement impossibles à repérer ?

— Je connaissais à Dœq un gars, un fumé, qui n’avait pas besoin de voir ses adversaires pour les détecter, lança Abzalon.

— Mon antenne, hein ? Ça fait un bon bout de temps que j’l’ai remisée au placard…

— Parce que t’en avais pas besoin. Le moment est venu de la ressortir. Comme à Dœq.

— C’est si loin, Ab, et ces foutus serpents sont si petits…

— Je te demande seulement d’essayer. »

Lœllo leva sur Abzalon, debout au milieu de la pièce, un regard à la fois ému et perplexe.

« En souvenir du bon vieux temps, c’est ça ?

— Seulement parce que le présent l’exige, Lœllo. »

Le Xartien marqua un temps de pause, les yeux toujours rivés sur son ancien compagnon de captivité.

« Avec quoi est-ce qu’on va les flinguer ? T’as balancé le foudroyeur des moncles dans la cuve du troisième passage.

— À l’époque, valait mieux ! s’exclama Abzalon avec un large sourire. Mais aujourd’hui, il peut nous rendre un fier service. »

Il se rendit près de la couchette, glissa les mains sous la couverture, en retira un objet oblong et métallique que Lœllo identifia du premier coup d’œil.

« Bordel de merde, t’as été le repêcher dans la cuve ?

— Pas moi, elle, dit Abzalon en pointant le canon du foudroyeur sur Djema. Elle va s’y baigner presque tous les jours.

— Impossible ! Cette eau est encore plus chaude que l’océan bouillant… » Il s’interrompit, contempla Djema d’un air soupçonneux. « Eh, mais Pœz est toujours fourré avec toi !

— C’est même lui qui a plongé le premier, confirma Djema. Il ne t’en a jamais parlé ?

— Il ne voulait pas t’affoler », intervint Ellula.

Une moue irritée étira les lèvres de Lœllo, puis il haussa les épaules et désigna le foudroyeur.

« Il est encore en état de marche ?

— Comme au premier jour ! s’exclama Abzalon. Matériel de première qualité. L’Église n’a pas fait les choses à moitié.

— L’Église ne fait jamais les choses à moitié, murmura le moncle Artien. C’est là son grand défaut.