Le Blondinet hoche la tête.
— Tu veux que je te dise ce que j’appréhende dans tout ça ? murmure-t-il.
— Vas-y !
— C’est le moment où Angélique va aborder sa ménopause ; je crains que nous entrions alors dans une zone de haute turbulence.
Tu sais qu’il me soûle, moi, ce mec, avec sa saloperie de bonne femme ? Je prends mal au cœur à l’entendre parler de cette charognerie de pécore ! Une houri impossible qui lui aurait fait mener une existence pareille à un perchoir de perroquet. Un mec de sa valeur ! Et bien sûr, c’est elle qui l’enterrera, compte là-dessus. Elle portera son deuil, ça peut pas lui échapper, le crêpe, à Angélique ; à croire qu’elle ne s’est mariée que pour devenir veuve un jour. C’est une espèce de vocation chez certaines Carabosse ! Elles sont usufruiteuses dans l’âme.
Je ravale mon courroux comme tu ravales un glave quand tu te trouves à l’Elysée sans mouchoir.
— Écoute, Lutin, tu n’es pas encore bien remis du décalage horaire, c’est pourquoi tu vas aller te coucher avec un bon petit cachet du cousin San-Antonio et, demain, tu seras frais comme un lardon. Compris ?
Il est pas contrariant, cela dit, mon gars de la maison d’Orange. Se dépiaute à la demande, fait son gros pipi, brosse ses jolies dents de non fumeur, pénètre les jambes les premières dans son pyjama à rayures, avale mon cachet de « Ténébral » made in Zurich et se glisse dans son lit de jeune homme.
Pour l’endormir plus rapidos, je lui raconte la belle histoire de la fée Marjolaine qui s’était laissé grimper par l’enchanteur Merlin. Comme elle trouvait la pointure de son zob un peu maigre, Merlin avait transformé sa zézette de sous-officier de carrière en un chibre d’éléphant (tu parles que ça lui était fastoche au Merlinuche : un enchanteur !) Turellement, c’était too much pour le frigounet à Marjolaine, alors vite, elle s’était offert une moniche grande comme un four à micro-ondes. Ça n’avait rien de duraille non plus : une fée !
Il pionce à boulets rouges avant que j’eusse achevé ce délicat récit adapté des Mille et Une Nuits de la comtesse de Ségur.
Je me fais extrêmement beau jusque entre les doigts de pieds. J’aime bien « sortir » les collaboratrices des gens à propos desquels j’enquête. J’aime beaucoup les « rentrer » également. Confidences sur l’oreiller : tactique « vieille comme mes robes », assure Béru, qui ne manque jamais de mentionner aussi les gens « pauvres comme Zob ». Au fait, que fiche-t-il, mon Alexandre-Benoît ? « Dites-moi où, en quel pays, est Béru, le bon Normand ! » Notre trio s’est vachement distendu depuis quarante-huit plombes. Ça devient le Triangle des Bermudes, cette équipée ricaine !
Smith et Volinsky, tu peux guère trouver meilleure bidoche dans tout N.Y. Imagine un restau traditionnel sur la 3e Avenue. Avec la gonzesse du vestiaire, en entrant, dans une guitoune en vieux bois ; le bar sur la gauche et les salles de bouffe à droite, où s’activent une armada de loufiats saboulés comme leurs homologues de chez Lipp.
Des quartiers de barbaque, épais comme des matelas pneumatiques, passent sous ton pif. Tu crois qu’on va les jeter dans une cage aux lions, en fait on les dépose devant de jolies dames qui seraient bien emmerdées si on les contraignait à dévorer tout ça. Qu’aussitôt, tu songes au Biafra, à l’Éthiopie, aux faubourgs de Bombay ou de Calcutta, et une grande honte intime te chavire jusqu’au vertige devant les iniquités de la planète.
On me trouve une table pour deux personnes dans le fond. En attendant Barbra, je sirote un Campari-gin agrémenté d’un zeste d’orange et potasse la carte. Je prendrai un crabe en salade et une sole meunière, le tout arrosé d’une bouteille de vin blanc californien. Je relis entièrement le menu, commande un second Campari-gin et la péteuse n’est toujours pas là. Voilà qui sent le lapin. J’ai horreur de ça. Il est vrai que l’acceptation de la môme n’était pas franche et massive. Mais bibi, gonflé de cette belle assurance qui rend les mâles performants, ne doutait pas un instant de sa venue…
Une quarantaine de minutes de retard, ça fait beaucoup. Le maître d’hôtel commence à en être agacé davantage que moi : ici, il y a presse, et les clients font la queue au bar en attendant de la place. De guerre lasse, je finis par lui passer ma commande. Je renonce au crabe (trop long à décortiquer) au bénéfice d’une salade mêlée, mais je maintiens la sole. Belle bestiole, large comme un plat à gratin pour réfectoire. Délectable ! Tu t’en fous, mais je te le dis quand même. Maintenant je ne me fais plus d’illuse : c’est raté pour la réceptionniste et je vais rentrer à l’hôtel avec la bite sous le bras.
D’accord : une de perdue, dix de retrouvées. Ce que tes proverbes sont cons ! Si je veux me dégorger le bigornuche, ce soir, va me falloir aller draguer une semi-pute dans une boîte. Or, je déteste le surgelé.
Mon dîner expédié, je carme et file jusqu’au vestiaire. Y a deux préposées : une qui s’occupe des harnais, l’autre du bigophone ; c’est à cette seconde adolescente que je m’adresse. J’écris sur une feuille de bloc Mary Princeval et la lui tends.
— Vous pouvez me trouver l’adresse et te téléphone de cette personne ? Je n’ai pas d’autres précisions.
En même temps que le feuillet, j'ai glissé un talbin de vingt dollars dans sa main. Elle me remercie d’un sourire beau comme un lever de soleil sur le Mont Blanc et va se mettre au turf devant son cadran. J’attends en m’accrochant à des logiques. Je me dis que Hugh Williams a gardé son nom et son adresse professionnelle pour descendre à l’hôtel de San Francisco. Il doit probablement avoir dans son entourage une Daphné Williams dont il a emprunté le prénom. Partant de cette « tranquillité » dans l’action, je pense qu’il n’y a pas de raison que Mary Princeval soit un nom d’emprunt. S’il s’est travesti en vieillarde, le P.-D.G. de l’agence, c’est uniquement « à cause de moi », afin de ne pas éveiller ma suspicion. Il voulait m’approcher en restant relaxe et, si ça se trouve, c’est délibérément qu’il a chuté en butant sur mes cannes. Il s’est blessé, ce faisant, parce qu’il n’est plus très jeune et qu’il a mal calculé son plongeon.
Je suis arraché à mes réflexions par l’exquise téléphoniste.
— Vous avez Miss Mary Princeval en ligne, prenez la cabine !
Elle me biche au tu sais quoi ? Oui ; dépourvu, la gosse ! Y a gourance. Je ne lui demandais que les coordonnées de Mary et ne souhaitais pas qu’elle composât son numéro. Cela dit, la confusion est logique.
Bon, alors, qu’est-ce que tu décides, Bugnazet ? Mais tu crois qu’il lui est loisible de décider à ce con ? Il est déjà dans la cabine capitonnée ! Il décroche. Il lance un « Hello, Mary » (il faut quatre « r » à Mary si tu veux prendre l’accent américain).
Cette gonzesse, crois-moi ou va te faire sodomiser (d’ailleurs tu peux parfaitement te faire sodomiser sans me croire), elle n’a pas de la gelée de cerises à la place des méninges. En trois syllabes elle m’a reconnu ! Stupéfiant. Cependant, mon « Hello, Mary » je le croyais conforme. Ben non, tu vois ? Il restait franchouille !
— Oh ! c’est vous ? fait-elle.
Remarque que le père Hugh a dû l’affranchir de ma visite, me sachant sur le sentier de la guerre, mon appel vespéral s’inscrit dans une logique certaine.