Angélique regardait par la fenêtre. L'Enclos était presque désert, et comme endormi sous son tapis de neige. Mme Scarron passa, enveloppée de son mauvais manteau, pour se rendre à l'office dans la chapelle du grand prieur. Les sons d'une petite cloche s'étouffaient sous le ciel gris.
Au pied de la maison, Sorbonne tournait mélancoliquement sur lui-même en attendant son maître.
Angélique jeta un regard de biais à l'avocat, qui affectait un air grave et compassé.
– Je ne vois vraiment pas à quel homme plus qualifié je pourrais confier cette cause qui me tient au cœur, dit-elle. Vous remplissez toutes les conditions désirables. En effet, lorsque mon beau-frère Fallot vous a recommandé à moi, il m'a dit : « C'est un des plus habiles esprits de la magistrature, et, de plus, il ne vous coûtera pas cher. »
– Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, madame, fit Desgrez, qui ne parut nullement fâché.
La jeune femme dessinait machinalement du doigt sur la vitre embuée. « Quand je serai revenue à Toulouse, pensait-elle, avec Joffrey, me souviendrai-je encore de l'avocat Desgrez ? Parfois, je me rappellerai que nous avons été aux étuves ensemble, et cela me paraîtra inimaginable !... »
Tout à coup, elle se retourna, transfigurée.
– Si je comprends bien, vous allez pouvoir rencontrer mon mari journellement. Ne pourriez-vous pas m'emmener ?
Mais Desgrez la dissuada de forcer les consignes très sévères du secret absolu où se trouvait le prisonnier. Il n'était pas encore certain lui-même d'être admis à le voir, mais il était décidé à batailler pour cela par l'entremise de l'ordre des avocats, qui comportait soixante-cinq membres en tout, outre les avocats parlementaires, ceux du conseil du roi, ceux des chambres de justice et de la chambre des aides, dont Desgrez lui-même faisait partie. Il expliqua que n'appartenant qu'à ce dernier organisme un peu terne, il avait peut-être plus de chances d'aboutir qu'un avocat de grand renom dont les puissants du jour se méfieraient. Il fallait agir maintenant très vite, car, sa désignation comme défenseur n'ayant été arrachée que par ruse à la justice royale, il y avait lieu de s'attendre que le dossier de l'accusation ne lui fût communiqué que très peu de temps avant le procès, et peut-être seulement en partie.
– Dans ce genre de procès, je sais que les pièces sont souvent sur des feuilles volantes, et que le garde des Sceaux, le cardinal Mazarin ou le roi se réservent à tous moments de les examiner ou d'en enlever, voire d'en rajouter. Certes, cela ne se fait pas d'une manière courante, mais, étant donné que cette affaire est quelque peu spéciale...
*****
Malgré ces dernières paroles désabusées, Angélique fredonna ce soir-là en faisant la bouillie de Florimond, et finit par trouver du goût au sempiternel morceau de baleine de la mère Cordeau. Les enfants de l'Hôtel-Dieu étaient passés à l'Enclos ce jour-là. Elle leur avait acheté quelques excellents beignets, et son appétit satisfait l'aidait à voir l'avenir sous des couleurs plus riantes.
Sa confiance fut récompensée. En effet, dès le soir suivant, l'avocat revint avec deux nouvelles extraordinaires : on lui avait communiqué une partie du dossier, et il avait obtenu l'autorisation de voir le prisonnier.
En entendant cela, Angélique se précipita vers Desgrez, lui noua les bras autour du cou et l'embrassa avec fougue. Une seconde, elle ressentit l'étreinte de deux bras vigoureux, et elle en éprouva un plaisir bref et intense. Déjà elle reculait, confuse et elle balbutiait, en essuyant ses yeux où perlaient des larmes, qu'elle ne savait plus ce qu'elle faisait.
Avec beaucoup de tact, Desgrez parut n'accorder aucune importance à l'incident. Il dit que sa visite à la Bastille aurait lieu le lendemain vers le milieu de la journée. Il ne pourrait communiquer avec le prisonnier qu'en présence du gouverneur, mais il espérait bien, par la suite, réussir à conférer avec le comte de Peyrac seul à seul.
– J'irai avec vous, décida Angélique. J'attendrai devant la prison. Je sens que je serais incapable de rester enfermée sagement ici pendant ce temps.
L'avocat parla ensuite des pièces du procès dont il avait eu connaissance. D'un sac de peluche usée, il tira quelques feuilles où il avait noté les principaux chefs d'accusation.
– Il est essentiellement accusé de sorcellerie et sortilèges. Déclaré comme artiste en poisons et faisant des distillations de drogues. Convaincu de faits magiques tels que la connaissance de l'avenir et les moyens de parer à un mauvais sort pour éviter la menace de poison. Il aurait découvert par des sortilèges l'art de fasciner beaucoup de personnes réputées saines d'esprit, et d'envoyer « l'invocation diabolique et ridicule », c'est-à-dire le mauvais sort et l'envoûtement, à d'autres personnes de son choix... Il enseignerait aussi l'usage de poudres et de fleurs pour se faire aimer, etc.
« L'accusation assure qu'une de ses... anciennes maîtresses est morte et que, son cadavre ayant été déterré, on a découvert dans sa bouche le portrait-talisman du comte de Peyrac...
– Quel ramassis d'insanités ! s'exclama Angélique stupéfaite. Vous ne prétendez tout de même pas que de respectables juges vont en faire état en pleine audience ?
– Probablement si, et, pour ma part, je me félicite de l'excès même de telles âneries, car je les démolirai d'autant plus facilement. La suite de l'accusation comprend le crime d'alchimie, la recherche de trésors, la transmutation de l'or et – tenez-vous bien ! – « la prétention hérétique d'avoir créé la vie ». Pouvez-vous m'éclairer, madame, sur ce que cela peut bien signifier ?
Désemparée, Angélique réfléchit longuement et finit par poser la main sur son sein, où s'agitait son deuxième enfant.
– Pensez-vous que c'est à cela qu'ils veulent faire allusion ? demanda-t-elle en riant. L'avocat eut un geste dubitatif et résigné.
Il reprit sa lecture.
– ...À augmenté ses biens avec des moyens de sorcellerie, sans « négliger la transmutation, etc. » Et, tout à la fin, je vois ceci : « Exigeait des droits qui ne lui étaient pas dus. Se vantait ouvertement d'être indépendant du roi et des princes. Recevait des étrangers hérétiques et suspects, et se servait de livres prohibés provenant de pays étrangers. » Maintenant, continua Desgrez avec une certaine hésitation, j'en arrive à la pièce qui m'a paru la plus inquiétante et la plus étonnante de ce dossier. Il s'agit d'un procès-verbal d'exorcisme pratiqué sur la personne de votre mari par trois ecclésiastiques, lesquels ont déclaré que celui-ci avait été convaincu de possession certaine et de commerce avec le diable.
– Mais ce n'est pas possible ! s'écria Angélique, qui sentit une sueur froide lui mouiller les tempes. Qui sont ces prêtres ?
– L'un d'eux est le moine Bécher dont je vous ai parlé l'autre jour. J'ignore s'il a pu pénétrer à la Bastille comme représentant de l'official. Mais ce qui est certain, c'est que la cérémonie a réellement eu lieu et que les témoins affirment que toutes les réactions du comte prouvent de façon éclatante ses relations avec Satan.
– C'est impossible ! répéta Angélique. Vous, au moins, vous n'y croyez pas ?
– Moi, je suis un libertin, madame. Je ne crois ni à Dieu, ni au diable.
– Taisez-vous, balbutia-t-elle en se signant précipitamment.
Elle courut à Florimond et le serra contre elle.
– Tu entends ce qu'il dit, mon ange ? murmura-t-elle. Oh ! les hommes sont fous.
*****
Après un instant de silence, Desgrez se rapprocha de la jeune femme.
– Ne vous troublez pas, reprit-il, il y a certainement quelque chose de louche là-dessous, et c'est cela qu'il s'agit de découvrir à temps. Mais j'insiste sur le fait que cette pièce est très inquiétante, car c'est elle qui risque d'impressionner le plus les juges. L'exorcisme a été exécuté selon les rites de l'official de Rome. Les réactions du prévenu sont accablantes pour lui. J'ai noté en particulier la réaction aux taches diaboliques et l'envoûtement sur autrui.