Elle demanda à Byron pourquoi il avait fait venir Keller.
« On en a déjà parlé. Il connaît l’arrière-pays. Un peu de protection…
— Il est fiable ? Tu lui fais confiance ?
— Oui », répondit-il, mais avec moins d’assurance dans la voix.
« C’est un Ange.
— Et alors ? Je l’ai été aussi.
— Mais tu as changé. »
Il lui prit le bras. Au-dessus de leurs têtes, dans la faible lumière de la ville, elle vit bouger les nuages bas. « J’aurais pu être comme lui, dit Byron. Je sais ce qu’il ressent.
— Et qu’est-ce qu’il ressent donc ?
— Ça t’intéresse ? »
Elle haussa les épaules.
« C’est comme marcher dans un nuage, expliqua-t-il. Tu es au-dessus de tout. Au-dessus de la peur, de ton corps. Ton corps est une machine, tu la déplaces, tu l’emmènes là où elle est censée aller. Tout est très clair, très lucide, parce qu’il n’y a pas de bien ou de mal, de meilleur ou de pire. Tu te contentes de regarder. Tout est ce qu’il est. Ni plus, ni moins. »
Cela rappela un souvenir à Teresa. « Je comprends ce que ça peut avoir d’attirant, dit-elle.
— Ça l’est. Mais c’est épuisant. Froid. Comme quand on reste debout au sommet d’une montagne : on finit par avoir peur de se trouver si haut au-dessus de tout, peur de ne plus pouvoir redescendre un jour. Et certains ne redescendent pas.
— Comme Ray ?
— Peut-être comme Ray.
— Mais tu disais avoir confiance en lui. »
Il haussa les épaules. « Je pense que le choix a toujours été difficile, pour lui. Il est revenu de la guerre avec quelques mauvais souvenirs, alors il y a cette motivation… le besoin de rester au-dessus. Mais je pense qu’en vérité il n’est pas à l’aise là-haut. Une partie de lui veut redescendre. Même après tout ce temps. » Il la regarda. « Quelle importance, pour toi ?
— Simple curiosité. »
Ils firent demi-tour pour regagner l’hôtel. « Ce ne serait pas une bonne idée, avertit Byron, de trop se soucier de Ray Keller. »
Teresa haussa les épaules.
Cette nuit-là, elle rêva à nouveau de la fille sans nom en haillons et chaussures rafistolées.
La fille la regarda des profondeurs de ses immenses yeux bruns. Comme toujours, Teresa fut surprise par l’intensité de son regard. De l’obscurité semblable à de la fumée tourbillonnait autour d’elle, l’angoisse imprégnait l’air turbulent.
« Presque rentrée, maintenant, dit la fillette d’une voix éteinte. Presque rentrée. »
CHAPITRE 6
1. Keller avait dix ans quand la découverte des onirolithes dans le bassin amazonien avait fait la une des journaux du monde entier. Il se souvenait s’être penché par la fenêtre du deux-pièces située au-dessus du garage de son père pour braquer un fusil lance-fils en polystyrène sur une ligne de collines couleur bouse à un moment où la télé parlait d’« artefacts d’origine extraterrestre ». C’était un dimanche après-midi et les Travaux Publics avaient ouvert l’alimentation en eau : en bas, sur le bitume, son père lessivait des carrosseries automobiles en fibre de verre. Keller ne portait qu’une attention intermittente à l’écran vidéo : il savait toute cette histoire mensongère.
Son père le lui avait dit la veille. Installé dans le grand fauteuil dominant la pièce miteuse, il avait affirmé : « C’est des foutaises, Ray. Souviens-toi bien de ce que je dis. » Keller trouvait son père terriblement petit dans ce fauteuil démesuré : cela accentuait sa maigreur, le renflement arthritique de ses articulations au niveau des phalanges et des coudes, la rareté de ses cheveux. « Des pierres venues de l’espace intersidéral. » Sa voix adulte regorgeait de mépris et d’autorité. Il avait quitté le Colorado pour emménager là avant la naissance de Keller, vivant ce que Keller considérait, même à l’époque, comme une existence malheureuse et marginale. « Dieu tout-puissant, quelles fadaises ! » Qui pouvait en douter ?
Son scepticisme ne dura pas. Il céda bientôt la place à l’ennui, réaction à peu près identique à celle du pays tout entier. Quelques années durant, les onirolithes produisirent des choses intéressantes, mais toutes plus ou moins absconses : des nouvelles mathématiques, une cosmologie plus fine. Importantes, mais, à l’état brut, dépourvues de tout spectaculaire. Les questions les plus fondamentales – d’où provenaient les pierres, qui les avait abandonnées là, et pour quelle raison ? – restaient sans réponse. On en vint à ne plus poser la question, laissant les spéculations aux sectes, aux auteurs de science-fiction et aux journaux à sensation. Il y avait dans le monde réel des sujets d’inquiétude plus importants. Par exemple les Russes, qui passaient en contrebande missiles téléguidés et logiciels militaires aux posseiros privés de droits dans le bassin amazonien : où tout cela pouvait-il mener ?
« Mégafoutaises », avait grogné le père de Keller du fond de son fauteuil. Keller hocha la tête pour lui-même et déchargea pensivement son fusil en polystyrène sur le tronc d’un palmier. Zing, fit le jouet.
Dix ans plus tard, il avait appris à tirer avec un vrai fusil dans une vraie jungle. De nombreux oniros grossièrement cultivés circulaient parmi les troupes de combat déployées en Amazonie, et Keller fut impressionné la première fois qu’il en vit un : un appareil, pensa-t-il, une espèce de machine venue d’un autre monde. Mais lorsqu’il en eut un dans la main, il se retrouva soudain dans l’appartement poussiéreux avec l’odeur d’essence et de vieille garniture automobile entrant par la fenêtre tandis que résonnait l’écho grinçant de la voix paternelle : souviens-toi bien de ce que je dis. Sauf que le père de Keller était mort et enterré depuis désormais trois ans, une statistique du cancer, et que le souvenir était d’une netteté frappante, une espèce de résurrection. Lâchant la pierre comme si elle avait bougé entre ses doigts, il recula, le souffle coupé.
Cela l’avait surpris, qu’un souvenir puisse s’avérer si effrayant.
Des reliques de guerre jonchaient la route de Cuiabá. Teresa vit les formes brisées de machines de guerre dans les vallées vertes à l’écart de la chaussée, et sentit quelques échos de la violence qui avait dû se déchaîner dans les environs.
C’était une route assez nouvelle, lui apprit Keller, à peine plus vieille que la guerre. Ruban de macadam qui coupait telle la ligne d’un géographe dans la province de Goiás et empruntait un arachnéen pont suspendu pour franchir les eaux bouillonnantes de l’Araguaia avant de plonger dans les profondeurs du Mato Grosso.
Le monde derrière les vitres du bus la surprenait et l’impressionnait. Étrange, pensa-t-elle, d’être venue si vite si loin. L’horizon était vert partout où portait le regard, c’est-à-dire très loin quand la route escaladait un flanc de coteau. Une région sauvage, pensa-t-elle. L’idée lui était devenue incroyablement réelle. Une région sauvage, un endroit sans villes, une anarchie de nature. Le paysage lui semblait aussi profondément étranger que tout ce qu’elle avait vu dans ses transes induites par les pierres. Les rares traces d’humanité visibles – un transport de troupes noirci exposant sa chitine dans la tapageuse verdure, ses tourelles évidées servant de perchoir aux tangaras – ne faisaient que renforcer ce sentiment.
Keller avait rencontré Byron quelque part là-dedans. Histoire enfouie. Quelque part là-dedans, il y avait aussi la mine d’onirolithes. La gnose de Cruz Wexler, l’étranger, l’Autre (avait-elle dit à Keller). Et quelque chose de plus personnel.