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En fin d’année précédente, à l’arrivée de la première des nouvelles pierres, Oberg s’était rendu dans les laboratoires gouvernementaux de Virginie. D’un point de vue technique, lui avait appris le responsable de l’équipe de recherche, ces pierres étaient davantage « adressables » : elles s’interfaçaient mieux avec les programmes cryptanalytiques qu’exécutaient les superordinateurs présents dans le bâtiment. « On télécharge toutes sortes de données. Demandez ce que vous voulez, on l’a. C’est comme une encyclopédie. Une encyclopédie infinie. Mais l’effet sur les volontaires humains…

— Il a changé ? avait demandé Oberg.

— Très personnel. Très étrange. Vous devriez voir par vous-même. »

Aussi Oberg, en sa qualité d’homme de liaison pour les Agences, avait-il emprunté à la suite du volubile responsable le couloir menant aux petites pièces pastel où l’on gardait les volontaires humains. Il s’agissait là aussi de recherche fondamentale, avait-on indiqué à Oberg, même si cela le dérangeait d’y penser. Les pierres s’obstinaient à ne pas laisser les ordinateurs extraire certaines données, des données uniquement accessibles à l’esprit vivant. Tout ce que l’on savait sur les Exotiques provenait de ce canal : un peuple à la peau bleue habitant ou ayant habité une petite planète d’une étoile lointaine. Par l’intermédiaire des volontaires humains, on avait réussi à récupérer quelques connaissances linguistiques et anthropologiques. C’était toutefois sporadique, très souvent contradictoire, et mêlé de rêves ou de désirs, excroissances de l’esprit humain.

Comme la plupart de ses semblables, le volontaire, un homme d’un certain âge à la voix douce nommé Tavitch, provenait de la prison fédérale de Vacaville. Il avait assassiné son épouse et leurs deux enfants une semaine après avoir perdu son emploi d’administrateur de base de données, et choisi les installations de Virginie comme alternative à l’ablation de son amygdale cérébelleuse. Il avait de grands yeux humides et une expression un peu coléreuse. Il serrait dans la main un des nouveaux onirolithes des profondeurs.

« La première fois qu’il l’a touché, a murmuré le chef d’équipe, il est quasiment tombé dans le coma. Transe oculogyre. Une espèce d’hypermnésie traumatique. Mais il est à peu près lucide, maintenant. »

Oberg croisa patiemment les bras. « Monsieur Tavitch ? Vous m’entendez ? »

Tavitch leva les yeux, avec toutefois une expression préoccupée.

« Que voyez-vous, monsieur Tavitch ? »

Il y eut un long silence. « Le temps, finit par répondre le volontaire. L’histoire. »

C’était sinistre, désagréable. Oberg regarda le responsable de l’équipe de recherche, qui haussa les épaules et agita les mains : continuez.

Oberg soupira intérieurement. « L’histoire, dit-il. La nôtre ?

— La nôtre, répondit Tavitch, la leur. La nôtre est plus récente. Comme ça brille ! Si vous voyiez. On dirait une rivière. Un fleuve doré de vies. Par millions et millions, disparaissant dans les nombreuses années passées…» Il avait le regard vitreux, patient. « Ils sont tous là-dedans…

— Qui ?

— Tout le monde.

— Tout le monde ?

— Les morts, précisa avec calme Tavitch. Des vies enchevêtrées comme des ficelles. Les vivants aussi… ceux-là ressemblent davantage à des mèches à feu. En train de brûler. »

Oberg avait frissonné. La pièce lui inspirait cette révulsion instinctive à chacune de ses visites. Un sentiment de contamination. Les gens pensaient les onirolithes apprivoisés, s’imaginaient que leur familiarité avait émoussé leur étrangeté. On en était loin, du moins aux yeux d’Oberg. Ils étaient les produits d’une intelligence profondément et irrémédiablement inhumaine. Comme on s’en apercevait en les regardant, en voyant leur éclat huileux, l’illusion de profondeur. Un mécanisme de pierre, songea-t-il. De la vie minérale. Cela le mettait mal à l’aise.

« Ils sont là-dedans aussi, précisa Tavitch d’une voix qui se réduisait en mode mineur.

— Qui, monsieur Tavitch ?

— Aima. Peter. Angela. » Le visage du détenu sembla s’effondrer sur lui-même. Oberg en fut stupéfait. Il pensa Tavitch, Tavitch le meurtrier qui n’avait jamais montré le moindre signe de remords, sur le point de pleurer. « Ils veulent comprendre, ajouta le condamné, mais ils ne… ils ne peuvent pas…»

Dégoûté, Oberg quitta la pièce.

Aima, Peter, Angela.

C’était la famille de Tavitch… le nom de ses victimes.

Plus tard, pendant qu’ils déjeunaient dans le décor aseptisé de la cafétéria du personnel, le responsable d’équipe avait essayé de dédramatiser l’événement. « Vous comprenez, nous travaillons ici avec des sujets choisis. Des criminels, des meurtriers comme Tavitch. Cela influence plus ou moins notre travail. La recherche conventionnelle ne nous a pas donné tout ce que nous cherchons. Nous sommes un tout petit peu plus à même qu’il y a quinze ans de comprendre ce que sont les Exotiques, comme on les appelle, ou comment et pourquoi un onirolithe interagit avec l’esprit.

— Ce n’est pas naturel, avait jugé Oberg. C’est horrible. »

Le chercheur cilla. « Je comprends votre inquiétude, monsieur Oberg. Je me contente de suggérer la modération. La patience. Essayez de comprendre notre point de vue. En l’occurrence, nous nous intéressons tous à la communication. Et nous en avons eu une, d’une sorte ou d’une autre, dans cette pièce avec Tavitch. Certains ont des préjugés envers ce qu’on appelle « l’interface humaine », c’est-à-dire l’effet des onirolithes sur l’esprit humain. Eh bien, de toute évidence, ce n’est pas un sujet d’étude facile. Il s’agit d’un effet subjectif, qu’on ne peut ni mesurer ni calibrer. Nous pratiquons donc un genre de recherches limité et, pour le financement, nous entrons en concurrence avec ceux qui téléchargent des données bien plus concrètes. Vous voyez où je veux en venir ? Je sais que vous avez réagi négativement à ce qui s’est passé aujourd’hui, mais je ne voudrais pas que cela affecte le déroulement de notre travail. »

Voilà donc à quoi cela se réduit, avait pensé Oberg : à la carrière de ce type. « Je n’ai aucun contrôle sur le financement.

— Vous avez de l’influence.

— Juste un peu.

— Quoi qu’il en soit, je suis convaincu que nous effectuons un travail important, vital, avec ces nouvelles pierres. Personne ne veut le prendre en considération, monsieur Oberg, mais peut-être le véritable message que nous ont laissé les Exotiques n’est-il pas strictement linguistique. Il est peut-être préverbal, de l’ordre de l’intuition… de l’émotion… ou encore du souvenir. »

Le souvenir. Qu’avait dit Tavitch, déjà ? Quelque chose sur l’histoire. Et le responsable d’équipe avait parlé d’hypermnésie, un jaillissement involontaire du passé. Pour Oberg, tout cela semblait manifestement, indubitablement sinistre. Le passé était le passé, un cimetière, la tombe des événements, et c’était très bien ainsi. Personne ne se souciait du passé à part les prêtres et les poètes. Une fois une chose faite, on l’abandonnait derrière soi. L’hypermnésie, songea-t-il, l’« histoire » de Tavitch, projetait de la lumière sur des endroits qui se devaient de rester sombres, cachés, enfouis.

Oberg sentit passer une brève vague de ce que les psychofficiers de l’armée appelaient « dépersonnalisation » : le sentiment d’être en dehors de soi, déconnecté. Pendant un instant cristallin, il comprit que cette aversion des pierres extraterrestres pourrait être strictement personnelle, une pathologie, un dégoût de soi aussi profond que celui manifesté devant lui par Tavitch cet après-midi-là. Il regarda le visage neutre et pâle de l’homme assis en face de lui et pensa : si vous aviez vu ce que j’ai vu… si vous aviez fait ce que j’ai fait…