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L’idée lui parut étrange. Elle aimait en effet assembler des collages et des sculptures, cela lui paraissait parfois même aussi agréable que les pilules. Presque comme si quelqu’un d’autre contrôlait ses mains, une partie d’elle-même perdue dans l’incendie, peut-être, et qui manifestait sa présence. Elle s’abandonnait au travail et s’apercevait que des heures avaient passé : c’était une sensation agréable.

Elle n’avait pas pensé en tirer de l’argent. Cela ne semblait guère possible. Un dimanche, toutefois, elle se prépara un repas à emporter et emprunta les pontons jusqu’au continent, jusqu’aux galeries d’art sur l’autoroute côtière. Le continent l’effraya. Elle n’était pas habituée au vrombissement des camions et des automobiles : dans les Flottes, on voyait surtout des canots à moteur, et seulement sur les grands canaux. Il y avait aussi la troublante stabilité du sol sous ses pieds, des rochers, du sable et du gravier où que se pose son regard.

Elle examina les œuvres mises en vente dans ces endroits enclavés. Des peintures de cristal, des sculptures de déchets, des stéatites polies. La plus grande partie provenait des Flottes et était considérée, en déduisit-elle de la manière dont les gens en parlaient, comme une espèce d’art populaire. Certaines étaient de très bonne et d’autres de très mauvaise qualité, mais elle s’aperçut avec surprise que son professeur avait raison : tout cela se situait à portée de son talent. Il lui manquait les outils nécessaires à certains de ces projets, mais ce qu’elle avait créé avec des bouts de métal récupérés sur les bateaux-poubelle valait bien au moins la moitié de ce qu’elle vit ce jour-là. Il y a là des possibilités à explorer, se dit-elle.

Deux semaines plus tard, traversant le ponton et les passerelles en métal ajouré, elle apporta trois petites sculptures à un endroit appelé Art du Bord de Mer. Elle les montra à la propriétaire, Mme Whitney, une femme à peine plus jeune que Rosita qui se montra tout d’abord sceptique puis, quand Teresa ôta la toile cirée protégeant ses œuvres, impressionnée. Ses yeux s’écarquillèrent puis se rétrécirent. « Quelle maturité ! » Elle ajouta : « Pour quelqu’un de votre âge.

— Vous allez l’acheter ? demanda Teresa.

— Nous vendons sur commission. Mais je peux vous proposer une avance. »

Une somme dérisoire, symbolique, apprit plus tard Teresa, mais elle n’avait encore jamais vu autant d’argent à la fois.

Elle alla trouver Ruy et lui en offrit la moitié. Il lui remit assez de pilules pour remplir ses deux mains en coupe.

Ce soir-là, elle en prit deux.

Soulayement. Cela se déversa comme une rivière en elle. Elle se rationna à une pilule par soir, pour qu’elles durent plus longtemps, et travailla sur son temps libre à une autre sculpture pour Mme Whitney. Celle-ci lui en donna presque le double, ce qui était bien, mais les prix de Ruy avaient commencé à grimper aussi. Elle paya, mais en le détestant pour cela. Ruy était soudain devenu important pour elle, et elle prit l’habitude de l’observer. Il descendait les allées de pontons en se pavanant, ses hanches osseuses en avant. « Muy macho », disait toujours Rosita quand il prenait ces airs à la maison, mais à l’extérieur, il n’y avait personne pour le dégonfler. Il traînait avec ses amis tout aussi déhanchés près de l’usine marémotrice recouverte de graffitis, elle l’avait vu dealer des pilules là-bas. Un après-midi, couvant sa haine, elle sécha l’école et le suivit jusqu’à mi-distance du continent, jusqu’à une minuscule cabane flottante donnant de la bande dans le nord des Flottes, avec une pompe à gazole crachant de l’eau de cale dans un canal crasseux. Ruy entra la main sur son portefeuille et ressortit avec un épais sac en papier.

Elle rassembla tout son courage et, une fois certaine que Ruy était vraiment parti, frappa à la porte de la cabane.

Un vieil homme maigre et à l’air creux vint ouvrir. Il la dévisagea longtemps – elle avait la bouche trop sèche pour parler – et finit par demander : « Mais qu’est-ce que tu veux, bordel ?

— Des pilules, répondit-elle, paniquée.

— Des pilules ! Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai ?

— Ruy, expliqua-t-elle désespérément. Ruy est mon frère. »

L’expression de l’homme s’adoucit. « Eh bien, la petite sœur de Ruy se passe de l’intermédiaire. » Il hocha la tête. « Ruy serait en rogne, j’imagine, s’il savait que tu es là.

— Je peux payer, assura-t-elle.

— Dis-moi ce que tu veux. »

Elle décrivit les gélules rose et jaune.

« Ouais, d’accord, si c’est ça que tu veux. Mais c’est de l’argent gâché, à mon avis. » Du seuil, Teresa l’observa qui fouillait dans le tiroir d’un vieux bureau au fond de la seule pièce, dangereusement penchée. « Tu préféreras peut-être ça. »

Il lui montra de petits cachets noirs dans une enveloppe en papier, peut-être une centaine en tout. Teresa les considéra d’un œil dubitatif. « C’est les mêmes ?

— Les mêmes en mieux. Pas juste des pilules antidouleur, tu comprends ? Des pilules pour rendre heureux. »

Troublée, elle lui donna l’argent. Durant le long retour à pied, elle réalisa qu’elle s’était peut-être fait avoir, que les pilules pourraient très bien n’être que du sucre dragéifié. Ou pire. Ce soir-là, au lit, elle ne sut pas trop si elle devait en essayer ne serait-ce qu’une seule. Et si elles étaient toxiques ? Si elle en mourait ?

Mais elle se trouvait à court de gélules de Ruy et elle n’osait plus en subtiliser à Rosita. Le besoin eut raison de sa réticence : elle avala en hâte une pilule noire.

Le plaisir se répandit à partir du creux de son estomac. Ce fut, de manière graduelle puis irrésistible, tout ce qu’elle avait pu désirer : la satisfaction procurée par le succès d’une œuvre d’art, la satisfaction de se sentir aimée, la satisfaction – peut-être la meilleure de toutes – procurée par l’oubli. Flottant sur son matelas, bercée par la légère houle, elle aurait pu être la seule personne sur Terre. J’adore ces nouvelles pilules, pensa-t-elle. Elles sont vraiment mieux. Oh oui. Et une suffisait. Du moins au début.

Elle se satisfit pleinement de cette situation pendant des mois, vendant assez à Mme Whitney pour s’assurer son approvisionnement, traversant au ralenti les journées – elle avait commencé à prendre une pilule aussi le matin – comme s’il s’agissait d’heures. Elle avait le sentiment qu’elle aurait pu continuer indéfiniment ainsi si Ruy qui, privé de son très profitable marché sur les gélules rose et jaune, avait découvert l’arrangement avec son fournisseur, ne s’était vengé en conduisant Rosita à la réserve de Teresa, que dissimulait une latte cassée sous le lit. À la fois blessée et fâchée, lia abuela Rosita jeta spectaculairement les pilules une à une dans la canalisation des Travaux Publics. Teresa fut si choquée de voir son stock de bonheur passer à l’égout qu’elle ne manifesta pas la moindre émotion, se contentant de rassembler ses affaires, de prendre ce qui lui restait de l’argent de la galerie d’art et de partir.

(Des années plus tard, elle essaya de revenir, envisageant plus ou moins de s’excuser auprès de Rosita, de parvenir à une espèce de réconciliation… mais le quartier s’était beaucoup dégradé, et sa famille guatémaltèque avait déménagé. Un jour, lui avait raconté une personne âgée du voisinage, ils avaient juste fait leurs valises et quitté les lieux, et personne ne savait ni pour quelle destination ni ce qu’ils étaient devenus… sauf, bien entendu, en ce qui concernait Ruy, qui avait quant à lui trouvé la mort dans un combat au couteau.)