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Il se retourna, découvrit que Claudio en personne l’observait à quelques mètres de là. Il se figea. La panique fit irruption dans son ventre, ses testicules se rétractèrent contre son corps. Mais il ne s’agissait que de la suspicion d’usage que Claudio manifestait envers tout le monde. « Dépêche, intima-t-il à la formiga avec un geste de dégoût. En route. »

À la barricade en grillage, Meirelles faillit s’évanouir de peur. La tête lui tournait, une sueur glacée lui perla au front, ses dents se mirent à claquer. Il ne doutait pas un instant que sa peur allait le trahir.

Ce fut peut-être au contraire ce qui le sauva. On était en pleine épidémie de virus Oropouche, aussi les formigas inspiraient-elles désormais une certaine répugnance aux gardes militaires, surtout celles qui montraient des signes d’infection. Avec son front en sueur et ses dents qui claquaient, Meirelles avait dû les effrayer. Il fut fouillé par un jeune garde pâle qui lui toucha les vêtements comme s’il s’agissait d’une plaque chauffante, et on le laissa sans l’importuner davantage remonter sur la colline boueuse jonchée d’ordures, où, une fois dans sa cabane, il dissimula l’onirolithe dans le matelas.

Onirolithe qui était devenu un gage d’indépendance vis-à-vis de Claudio, une incarnation tangible de sa fierté, de son espoir, de son avenir.

Il avait vu le jour dans la ville de Cubatão, où il comptait parmi la vingtaine de pour cent d’enfants ayant atteint la puberté.

Ancienne ville industrielle, Cubatão était au vingtième siècle l’un des endroits les plus toxiques de la planète, avec ses usines vomissant dioxyde de soufre, monoxyde de carbone et biphényle polychloré dans l’atmosphère de la vallée. Les toxines dénudaient les versants des collines et tuaient les enfants. Dans la première décennie du siècle suivant, on avait nationalisé les usines… elles étaient vieilles, certes, mais toujours très profitables, vu leurs faibles frais généraux et leurs coûts de nettoyage négligeables. Il existait désormais, paraissait-il, des endroits pires sur terre. Mais la vallée restait très dangereuse. Les usines, modifiées mais jamais modernisées, crachaient de nouveaux poisons : des composés à base de cyanure et d’arsenic issus des lignes de fabrication des semiconducteurs, du xylène, ainsi qu’une substance appelée trichloroéthane.

Meirelles avait un emploi à l’usine : il passait aux solvants de grandes bonbonnes piquetées de rouille. Il travaillait avec un certain Ribeiro, un patriote qui défendait les usines chaque fois que Meirelles suggérait qu’elles pourraient être désuètes ou dangereuses. « Les usines, affirmait Ribeiro avec sévérité, sont nécessaires à la richesse du Brésil.

— Non, non, répondait Meirelles. Ce sont les pierres de rêve qui font la prospérité du pays.

— Les pierres sont vendues aux étrangers.

— Mais contre de l’argent, insistait Meirelles. Avec lequel on peut sûrement moderniser les usines, non ?

— Sottises ! L’argent sert à la dette extérieure. Il ne reste rien pour les usines.

— Dans ce cas, le Brésil n’est pas riche.

— Pas sans les usines, répliquait avec fierté Ribeiro. Les usines sont nécessaires à la richesse du Brésil. »

Meirelles ne pouvait partager cette logique. Mais il était marié, il avait femme et enfant. L’année précédente, Pia avait souffert deux fois d’affections bronchiques, et il savait qu’elle risquait de mourir avant ses dix ans s’il ne trouvait pas un moyen d’emmener sa famille vivre ailleurs. La plupart des gens qu’il connaissait se montraient aussi peu difficiles que Ribeiro – la volonté de Dieu, disaient-ils –, mais lui qui tirait orgueil de sa prévoyance comprit que le moment de partir était venu.

Bien entendu, il manquait d’argent. Il se dit qu’ils pourraient tout bonnement réunir leurs maigres possessions et s’en aller, mais il avait entendu de terrifiantes histoires sur les camps de sans-abri à l’extérieur de Rio et de São Paulo. Non, songeât-il, il faut de l’argent. Et Meirelles n’avait entendu parler que d’un seul moyen, pour un pauvre, de gagner la somme d’argent dont il avait besoin.

Pau Seco.

C’était une légende dans les bas quartiers. De l’argent dans le sol, disait-on. De l’argent venu de l’espace. Il suffisait de se baisser pour le ramasser. Tout le monde y croyait, même si Meirelles remarqua que peu y croyaient assez pour se lancer dans l’aventure, et que ceux-là ne semblaient jamais revenir la raconter. Mais il trouva un matin au réveil sa fille à nouveau malade du croup, cherchant son souffle, le visage d’un bleu écœurant, et cet après-midi-là, il consacra ses dernières pièces à lui acheter des médicaments, puis partit à pied sur la route où un camion pourrait l’emmener. Il ne pouvait supporter de rester dans de telles circonstances.

Au cours de la journée, Meirelles monta et redescendit à plusieurs reprises les vertigineuses parois de la mine. Il transportait des sacs de rejets depuis la fosse jusqu’aux grands engins en bois que Claudio gardait au sommet, engins qui passeraient l’argile au crible à la recherche de pierres des Exotiques avant de lâcher le résidu dans une ravine encombrée. Les muscles de ses jambes finirent par se nouer, l’obligeant à s’arrêter, la gorge sifflant à chaque inspiration et à chaque expiration. Il n’avait pas les poumons de certains des plus jeunes ouvriers. Il n’était plus une formiga aussi efficace que certaines, ce qui l’inquiétait aussi : Claudio pourrait décider de se débarrasser de lui. Serait-il simplement licencié, ou bien remis à la police militaire ? Il n’en savait rien. Il n’y avait personne à qui il aurait pu poser la question. Dans cet endroit, les gens arrivaient et repartaient comme des fantômes. La concurrence y était intense, les amitiés rares.

Il n’avait d’autre ami, si toutefois on pouvait parler d’« amitié », qu’un nommé Ng, un étranger au passé très différent du sien. Meirelles avait entendu dire que Ng cherchait un onirolithe des profondeurs, aussi l’avait-il abordé dans un bar de la vieille ville. Ils ne parlèrent pas de la pierre. Ils y pensaient manifestement tous les deux, ils ne seraient pas l’un à côté de l’autre sans elle. Mais il fallait préparer le terrain, dans l’opinion de Meirelles, ce que Ng semblait comprendre : ils parlèrent de la mine, ils parlèrent du passé.

Ils se rencontrèrent à plusieurs reprises, et Meirelles en vint à comprendre que le petit Vietnamien irascible lui ressemblait, d’une certaine manière. Comme Meirelles, Ng s’était coupé de son monde familier. Après la guerre, il aurait pu rentrer chez lui mener la vie d’un militaire de carrière, mais il avait choisi de rester au Brésil. Lorsque Meirelles lui demanda pourquoi, Ng haussa les épaules : cela se situait au-delà des mots. Meirelles comprit.

« T’es contrebandier », finit par affirmer Meirelles.

Les yeux étroits de Ng cillèrent. « Entre autres choses.

— Il paraît que tu veux acheter une pierre.

— Pas n’importe laquelle.

— Il paraît que tu en donnerais beaucoup d’argent.

— Beaucoup, oui. »

Meirelles baissa la voix pour demander dans un murmure à peine audible dans le bruit des verres et le brouhaha des conversations. « Qu’est-ce qui me prouve que je peux te faire confiance ?

— Rien, répondit carrément Ng. Tu me fais confiance ou pas. Je ne peux rien garantir.