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Le temps qu’ils perdaient inquiétait aussi Keller. Ils étaient des fugitifs, condition trop facile à oublier ou à ignorer. Chaque jour passé au même endroit les rendait plus vulnérables. Pire, leurs chances ne s’amélioraient pas. À deux reprises déjà, Byron avait essayé de leur acheter une place sur un vol clandestin sortant du pays et, à deux reprises, l’affaire n’avait pas abouti. Denny était un pari risqué, l’ami d’un ami, un homme ayant plus ou moins une réputation de contrebandier… ce qui, à Belém, ne relevait pas vraiment du signe distinctif. La cité portuaire grouillait de voyageurs en transit et d’étrangers, aussi Keller se consolait-il en pensant qu’il n’existait sans doute pas de meilleur endroit pour eux, dans ces circonstances. À Belém, en tout cas, trois Américains nécessiteux passaient inaperçus.

Mais il avait conscience des forces rassemblées contre eux et, se trouvant désormais assez éloigné des consolations du wu-nien, il s’inquiétait tout spécialement pour Teresa.

Il regarda en direction du café et vit Byron lui faire signe de revenir. Denny était parti. Les négociations n’avaient guère duré.

Keller remonta avec lassitude la rue pavée. « Marché conclu ? »

Byron secoua la tête. « Il nous appellera. »

Sans échanger une parole supplémentaire, ils rentrèrent à pied à l’hôtel proche du Ver-o-Peso. Byron frappa à la porte et, n’obtenant pas de réponse, inséra sa clé dans la serrure. Le mécanisme cliqueta, la porte s’ouvrit. Byron hésita sur le seuil. Pris d’angoisse, Keller passa devant lui.

Teresa gisait recroquevillée sur le sol, la pierre de rêve serrée dans ses deux mains.

2. Elle était désormais enfoncée dans le rêve.

Celui-ci l’entourait de toutes parts, plus vivant que jamais. Il l’entourait comme un océan, tout en se trouvant en elle : une étreinte de connaissance. Elle en sut davantage qu’elle n’en avait jamais su.

Un excès de questions. Une surabondance de réponses.

Elle éprouvait de la curiosité envers le peuple à ailes bleues. Il lui semblait si familier – si humain – sur tant de points. Elle arrivait désormais à saisir tout de suite leur histoire, à s’en souvenir, et les similarités lui parurent stupéfiantes. Comme les humains, ils descendaient de créatures arboricoles ayant vécu très longtemps auparavant. Dotés d’un pouce opposable, d’une grande capacité crânienne, d’un vaste ensemble de cultures et de langages, ils avaient maîtrisé les technologies humaines : couteaux de silex, feu, agriculture, fer. Elle sut tout cela en un instant et sans effort.

Tellement humains, songea-t-elle. Et pourtant…

Ils avaient une histoire étrangement tranquille. Avec des guerres, mais plus rares et plus brèves que celles des humains. Avec des religions plus souvent extatiques que militantes. C’étaient des panthéistes et des adorateurs de la nature. Ils avaient rapidement développé un langage écrit et encouragé une alphabétisation quasi universelle. Ils se servaient de grossières presses d’imprimerie dès leur âge du bronze.

Leur génie des technologies de l’information les avait conduits des livres aux circuits binaires et des circuits binaires aux mémoires moléculaires, puis à des mécanismes de stockage et de recherche de données si subtils et si immédiats qu’ils échappèrent totalement à Teresa. Elle comprit que les onirolithes étaient le résultat de ce processus, son incarnation ultime et absolument définitive.

Les pierres ne se limitaient pas à ce dont elles avaient l’air. Elles participaient d’une complexe topologie cachée, chacune reliée aux autres, chacune, d’une certaine manière, le reflet des autres, chacune dotée d’une affinité spéciale avec la géométrie de la conscience intelligente… et leur fonction était d’une simplicité presque ridicule.

Elles se souvenaient.

Elles contenaient le passé, ou lui livraient en quelque sorte passage : la distinction avait perdu toute signification. Elles étaient à la fois livre d’histoire et machine temporelle, uniquement limitées par une espèce d’effet de proximité. La pierre de Pau Seco contenait la majeure partie de l’histoire des Exotiques et une grande part de l’histoire moderne terrestre. Au-delà de ces limites – comme si cela ne suffisait pas –, elle ne voyait rien.

Les souvenirs les plus anciens restaient flous. Elle vit plus nettement le peuple bleu au moment de son apogée : un monde rendu si étrange qu’il défiait sa compréhension. Ils avaient repoussé les frontières de leur système planétaire, colonisé l’anneau de cailloux et de poussière glacés qui en marquait le bastion le plus éloigné, construit là les énormes et fragiles véhicules interstellaires partis ensuite à tire-d’aile comme des papillons entre les étoiles. Les pilotes de ces vaisseaux étaient immortels, intelligences binaires insensibles au passage de vastes périodes de temps mais modelées, cela se voyait, sur le peuple ailé, et en descendant d’une certaine manière. Les vaisseaux-papillons se dispersèrent et cartographièrent davantage de mondes déserts que Teresa ne se soucia de recenser. L’un d’eux était passé à proximité de la Terre à l’époque où la dynastie Zhou succédait à la Shang et où les Assyriens défilaient dans Babylone. (Quelques tribus néolithiques américaines virent l’appareil sur son orbite polaire : une étoile multicolore. Cela préoccupa les observateurs babyloniens ; les Chinois quant à eux ne se trouvaient pas au bon endroit.) C’était un monde primitif et divisé – comme aujourd’hui, pensa vaguement Teresa –, mais le peuple ailé l’avait estimé, au moins potentiellement, digne de leur don (car il s’agissait bel et bien d’un don), qu’ils dirigèrent, peut-être avec sagesse, dans les profondeurs alors inhabitées et encore sans nom du Mato Grosso. Un jardin pour l’arbre de la connaissance.

Ils s’éloignèrent alors à nouveau, et disparurent de la connaissance de Teresa.

Elle avait déjà vu une bonne partie de cela auparavant, mais de manière brouillée et chaotique : cela n’avait jamais eu la moindre signification pour elle, à part comme des flashs visionnaires, production fracturée des pierres de rêve les plus grossières. Elle était désormais stupéfaite de leur portée. Les pierres, comprit-elle, étaient des aimants de conscience. Ils absorbaient et enregistraient les vacillantes traces de l’expérience vécue… l’enregistraient à distance, sans contact, automatiquement, par une espèce de mécanisme incompréhensible pour elle. Des vies, se dit-elle : elles enregistrent et emmagasinent le passage des vies.

Aussi le passé humain se trouvait-il là aussi. Une Babel de langues, de coutumes, de batailles, de naissances sanguinaires et de décès prématurés. Elle aurait pu s’enfoncer à volonté dans n’importe laquelle de ses composantes (une pensée vertigineuse), partager quelques instants de la vie de Hammourabi, d’Aristote ou de n’importe lequel des millions de paysans ayant sombré dans un oubli anonyme. Mais pas maintenant, pensa-t-elle. Plus tard. Il suffisait de savoir qu’ils étaient conservés là, que, d’une manière importante, ils n’étaient pas morts. Elle préféra pour l’instant survoler le tout, saisir d’un coup la forme globale, l’humanité comme une seule créature, une seule voix, un fleuve.

Elle la contempla pendant un temps qui sembla infini, et elle aurait continué, en extase, sans la voix qui l’appelait.

Je suis là, disait celle-ci… faible et lointaine, mais terriblement persévérante. J’ai toujours été là.