— Mais vous n'arriverez jamais à passer dans cette foule!
— Il y a un autre moyen.
Elle lut dans ses yeux qu'une fois encore, il savait quelque chose qu'elle ignorait.
— Je viens avec vous.
— Non. Pourquoi risquer deux...
— Il faut absolument trouver un moyen d'évacuer tous ces gens. Ils sont en danger...
À ce moment précis, le sol du balcon se mit à trembler sous leurs pieds. Un grondement assourdissant résonnait dans le château, et une clarté éblouissante s'élevait de la place Saint-Pierre. Vittoria s'arrêta de respirer. Oh mon Dieu!
L'antimatière, déjà!
Mais au lieu de l'explosion qu'elle attendait, c'est une immense acclamation qui s'éleva de la foule. Clignant des yeux sous la lumière fulgurante, elle eut l'impression que les projecteurs des médias s'orientaient maintenant vers le Castel Sant'Angelo! De nombreux badauds le montraient du doigt en poussant des cris de joie.
— Mais qu'est-ce que c'est? s'écria Langdon totalement dérouté.
Le rugissement s'amplifiait.
L'hélicoptère du pape surgit soudain à moins de vingt mètres au-dessus de leurs têtes, tout près du donjon. Il filait en droite ligne vers le Vatican, scintillant sous le flot de lumière des projecteurs. Après son passage, le balcon se retrouva plongé dans la pénombre.
Vittoria se rongeait d'inquiétude. Robert et elle arriveraient trop tard. Elle regarda le gros hélicoptère ralentir et s'immobiliser au-dessus de la place Saint-Pierre. Soulevant un nuage de poussière, il atterrit sur la section dégagée qui séparait la foule de la basilique, au pied des escaliers de Saint-Pierre.
— Voilà ce qu'on appelle une arrivée en fanfare, s'écria-t-elle.
– 452 –
Une silhouette descendait les marches de marbre blanc à la rencontre de l'appareil. Sans le béret rouge qui le coiffait, Vittoria n'aurait pu le reconnaître.
— C'est Rocher, fit Langdon. Il sort le protocole des grands jours...
Il tapa du poing sur la balustrade.
— Il faut le prévenir!
Et il rentra dans la salle.
— Attendez! hurla Vittoria.
Elle n'en croyait pas ses yeux. Elle tendait un bras tremblant vers l'hélicoptère. Même de loin, il n'y avait pas d'erreur possible. Un seul homme pouvait descendre la passerelle de cette manière. Tout en restant assis, il accéléra vers les marches de la basilique sans le moindre signe d'effort.
Un roi. Sur un trône électronique.
C'était Maximilian Kohler.
La somptueuse richesse de la galerie du Belvédère avait pour Kohler quelque chose d'écœurant. La pellicule d'or qui recouvrait le plafond de l'entrée aurait financé à elle seule une année de recherche sur le cancer. Rocher le précédait sur la rampe d'accès pour handicapés qui conduisait, après de nombreux détours, au palais pontifical.
— Il n'y a pas d'ascenseur? demanda Kohler.
— Nous avons coupé l'électricité, répondit le capitaine en montrant du doigt les bougies allumées. Pour faciliter nos recherches.
— Lesquelles ont dû échouer...
Rocher hocha la tête.
Kohler fut saisi d'une quinte de toux qui, pensa-t-il, pourrait bien être l'une de ses dernières. Cette perspective ne lui paraissait pas forcément fâcheuse.
Une fois arrivés à l'étage supérieur, ils s'engagèrent dans un couloir qui menait au bureau du pape. Quatre gardes suisses se précipitèrent à leur rencontre.
— Que faites-vous ici, mon capitaine? s'étonna l'un d'eux. Je croyais que vous deviez vous entretenir avec ce monsieur...
— Notre hôte ne veut parler qu'au père Ventresca.
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Les gardes reculèrent, l'air méfiant.
— Dites au camerlingue, ordonna Rocher, que le directeur du CERN, M. Maximilian Kohler, lui demande un entretien.
Sur-le-champ.
— Très bien, mon capitaine!
Le garde repartit en courant vers le bureau pontifical. Les trois autres bloquaient le passage, observant l'homme en fauteuil roulant.
— Un instant, mon capitaine. Nous allons d'abord annoncer votre visiteur.
Mais Kohler ne s'arrêta pas. Il manœuvra sa voiture et les contourna.
Les sentinelles couraient à ses côtés.
— Si fermi, per favore! Monsieur! Arrêtez!
Kohler n'éprouvait que de la répugnance. Même l'élite des forces de sécurité n'était pas blindée contre la pitié pour un infirme. S'il marchait sur ses deux jambes, ils l'auraient saisi à bras-le-corps. Les infirmes n'ont aucun pouvoir... , pensa-t-il.
C'est du moins ce qu'on croit.
Le directeur du CERN avait très peu de temps pour accomplir sa mission. Il y risquait sa vie, et il était surpris de s'en soucier si peu. La mort était un prix qu'il était prêt à payer. Il avait assez souffert dans sa vie pour ne pas laisser détruire son œuvre par un camerlingue.
— Signore! criaient les gardes. Arrêtez-vous!
L'un d'eux sortit son arme.
Kohler s'immobilisa.
Rocher s'avança vers lui, l'air contrit.
— Excusez-nous, monsieur Kohler. C'est l'affaire d'un instant. Personne n'est admis dans le bureau du pape avant d'avoir été annoncé.
Kohler comprit à son regard qu'il lui fallait se soumettre.
— Très bien. Attendons.
Les gardes l'avaient cruellement intercepté devant un miroir en pied. La vision de sa silhouette déformée le dégoûtait.
Mais une rage ancienne lui revint à l'esprit. Elle lui redonnait le pouvoir. Il était passé du côté de l'ennemi. C'étaient ces gens-là qui lui avaient dérobé sa dignité physique. C'est à cause d'eux
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qu'il n'avait jamais connu les caresses d'une femme... qu'il n'avait jamais pu se lever pour recevoir une médaille. Qu'est-ce donc que cette vérité qu'ils possèdent? Quelles preuves peuvent-ils avancer? Un livre bourré de fables archaïques?
Des promesses de miracles à venir? La science en produit chaque jour!
Il fixait son regard dur dans la glace. Je vais peut-être mourir ce soir, sous les coups de la religion, mais ce ne sera pas la première fois.
Il avait à nouveau onze ans. Cloué au lit dans la maison de ses parents, à Francfort. Ses draps tissés dans le meilleur lin d'Europe étaient trempés de sueur. Le jeune Max se sentait brûler, dévoré par une douleur inimaginable. Agenouillés près de son lit depuis deux jours, son père et sa mère priaient.
Au fond de la chambre, trois des meilleurs médecins de la ville se tenaient dans l'ombre.
— Je vous supplie de réfléchir encore! dit l'un d'eux.
Regardez-le! La fièvre est en train de monter. Cet enfant souffre le martyre. Et il est en danger!
Max connaissait la réponse de sa mère avant même qu'elle l'ait prononcée:
— Gott wird ihn beschützen !
C'est vrai, se disait l'enfant. Dieu me protégera. La foi de sa mère lui redonnait de la force. Dieu me protège.
Une heure plus tard, il avait l'impression que son corps était écrasé sous une voiture. Il ne respirait même pas assez pour pouvoir crier.
— Votre fils endure des souffrances terribles, expliqua le deuxième docteur. Laissez-moi au moins le soulager. J'ai ce qu'il faut ici, une simple piqûre de...
— Ruhe, bitte! ordonna le père de Max sans ouvrir les yeux.
Il continuait à prier.
Max essaya de hurler.
— Père, je t'en prie! Dis-leur de me faire la piqûre!
Mais sa voix s'étouffa dans une quinte de toux. Encore une heure. La douleur avait empiré.
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— Votre fils peut rester paralysé! tempêta un médecin. Il va peut-être mourir! Nous avons des médicaments pour l'en empêcher!