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Langdon leva les yeux sur la coupole. Il avait momentanément oublié le deuxième vers du poème. « Le trou du Diable. »
— Attendez! s'écria-t-il. Est-ce que vous voyez une chapelle de Raphaël qui comporterait une ouverture circulaire?
Le guide secoua la tête:
— A part celle du Panthéon. . je ne vois pas. . sauf. .
— Sauf quoi? s'exclamèrent Vittoria et Langdon à l'unisson.
Le Toscan marcha vers Langdon en inclinant la tête:
— « Un trou du Diable », disiez-vous? Buco del diavolo?
— C'est cela, acquiesça Vittoria.
Un sourire apparut sur les lèvres du vieil homme.
— Voilà une expression que je n'ai pas entendue depuis longtemps... Mais si je ne me trompe pas, elle désigne un caveau...
— Un caveau? s'exclama Langdon? Une crypte?
— C'est cela, une cavité souterraine, creusée sous un autre tombeau, où l'on enterrait de nombreux cadavres...
— Un ossuaire! termina Langdon.
— Voilà! fit le guide, plein d'admiration pour son Américain.
C'est exactement le mot que je cherchais.
Langdon réfléchit un instant. Un expédient bon marché utilisé par le clergé pour régler un problème délicat. Lorsque les notables d'une paroisse construisaient de somptueux tombeaux dans l'église, les membres de leur famille demandaient fréquemment de pouvoir être enterrés ensemble.
Quand l'espace ou les fonds manquaient, on creusait un trou sous le tombeau d'origine, où l'on déposait les restes moins nobles des collatéraux ou des descendants. L'orifice d'accès au caveau était alors fermé par une bouche plus ou moins décorée, une « bouche du Diable », disaient les Italiens, allusion transparente aux effluves fétides qui s'en dégageaient parfois.
Langdon ne connaissait pas l'expression, et la trouva très adéquate.
Son cœur battait à tout rompre. « Dès la tombe terrestre de Santi, où se découvre le trou du Diable... » Une seule question restait à poser.
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— Raphaël a-t-il construit une tombe « terrestre » équipée d'un ossuaire?
Le guide se gratta la tête avec perplexité.
— Je regrette beaucoup... il n'y en a qu'une qui me vienne à l'esprit.
On ne pouvait rêver une meilleure réponse.
— Une seule? Où ça? s'écria Vittoria.
L'homme la dévisagea avec inquiétude.
— C'est celle de la chapelle Chigi, construite par Raphaël pour Agostino Chigi et son frère, deux banquiers, grands protecteurs des arts et des sciences.
— Des sciences? demanda Langdon en échangeant un regard avec Vittoria.
— Et où est-elle cette chapelle? répéta Vittoria.
Le guide ignora sa question, heureux d'être à nouveau utile.
— Quant à savoir si elle est « terrestre », toutes les tombes le sont... mais celle-ci est... différente.
— Différente? reprit Langdon. Comment cela?
— Parce qu'elle comporte une profonde contradiction.
Raphaël n'était que l'architecte. C'est un autre sculpteur qui a réalisé la décoration et les ornements intérieurs. Je ne me souviens plus lequel.
Langdon buvait ses paroles. Le sculpteur inconnu des Illuminati?
— Quoi qu'il en soit, continua le vieux Toscan, c'était un sculpteur de mauvais goût. Dio mio! Atrocita! Un tombeau chrétien entouré de pyramides!
Langdon jubilait:
— Des pyramides? Il y a des pyramides dans cette chapelle?
— Eh oui. C'est terrible, n'est-ce pas?
Vittoria lui secoua le bras:
— Où se trouve-t-elle, cette chapelle?
— À environ quinze cents mètres au nord d'ici. Dans l'église Santa Maria del Popolo.
— Merci. Allons-y!
— Attendez! s'écria le guide. Je suis bête! Je me rappelle à l'instant...
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— Ne nous dites pas que vous vous êtes trompé! menaça Vittoria.
Il secoua la tête.
— Non, mais j'aurais pu y penser plus tôt. Elle ne s'est pas toujours appelée chapelle Chigi. Son ancien nom, c'était capella della Terra.
— La chapelle de la Terre! répéta Langdon, saisi.
En courant vers la sortie, Vittoria sortit son téléphone portable.
— Commandant Olivetti? Ce n'est pas au Panthéon!
Nous nous sommes trompés d'église!
— Pardon?
— Le premier autel de la science, c'est la chapelle Chigi!
La voix du commandant se durcit:
— Quoi? Mais M. Langdon...
— Dans l'église Santa Maria del Popolo! Foncez-y avec vos hommes! Il ne reste que quatre minutes!
— Mais ils sont postés au Panthéon. Je ne peux pas...
— Dépêchez-vous! cria-t-elle avant de raccrocher.
Langdon sortait derrière elle, encore abasourdi.
Elle lui attrapa la main et l'entraîna vers la file de taxis qui attendaient le long du trottoir. Elle frappa du poing sur le capot du premier. Le conducteur endormi se redressa en sursaut.
Vittoria ouvrit la portière arrière, poussa Langdon sur la banquette et le rejoignit.
— Santa Maria del Popolo! ordonna-t-elle. Presto!
Le chauffeur démarra en trombe, mi-réjoui, mi-effaré.
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63
Gunther Glick s'était emparé du clavier de l'ordinateur.
Derrière lui, Chinita Macri se penchait sur l'écran par-dessus son épaule.
— Je te le disais bien, triomphait le reporter. Il n'y a pas que le British Tatler qui publie des papiers sur ces types-là...
Elle regarda de plus près. Il avait raison. Ces dix dernières années, la BBC avait publié six articles sur la secte des Illuminati.
— Je n'en reviens pas! cria-t-elle. Qui sont les tocards qui ont écrit ça?
— Il n'y a pas de tocards à la BBC.
— Qui vient de t'embaucher.
Glick se renfrogna.
— Je ne vois pas pourquoi tu es aussi ironique. Il y a plein de témoignages historiques solidement documentés sur les Illuminati.
— À peu près autant que sur les sorcières, les Ovnis, et le monstre du Loch Ness.
Glick parcourait des yeux les titres des articles.
— Tu as entendu parler d'un certain Winston Churchill?
— Ça me dit quelque chose.
— BBC a réalisé un documentaire sur sa vie il y a quelques années. Figure-toi qu'en 1920 il a publié une déclaration dans laquelle il mettait le pays en garde face à une machination mondiale des Illuminati contre les bonnes mœurs.
— D'où sort cette info? Le British Tatler n'existait pas encore!
— Du London Herald, 8 février 1920.
— Ce n'est pas vrai.
— Vérifie toi-même.
Elle obéit. London Herald, 8 février 1920. Incroyable!
— Bon, eh bien Churchill était parano, conclut-elle.
— Il n'était pas le seul, rétorqua son collègue. Il semble que Woodrow Wilson ait fait trois déclarations à la radio, où il évoquait la mainmise croissante des Illuminati sur le système bancaire américain. Tu veux un extrait?
— Pas vraiment.
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Glick le lut tout de même:
« Il s'agit là d'une infiltration tellement structurée, insidieuse et tentaculaire, qu'il est préférable de ne pas la condamner à voix haute. »
Chinita était toujours sceptique:
— Je n'ai jamais rien entendu là-dessus.
— Parce qu'en 1921, tu étais encore une gamine.
— Je te remercie.
Elle ne se laissa pas démonter. C'est vrai qu'elle ne faisait plus toute jeune. À quarante-trois ans, son épaisse toison noire était striée de cheveux blancs. Elle était trop fière pour les teindre. Sa mère, une Baptiste du sud des États-Unis, lui avait appris à se respecter et à se contenter de son sort. « Quand on est une femme noire, disait-elle, ça ne sert à rien d'essayer de le cacher. Le jour où tu commences, tu es morte. Tiens-toi droite, souris à belles dents, et laisse les gens se demander quel est le secret qui te réjouit. »