Olivetti toisa son second d'un regard glacial.
— Je vais vous dire, capitaine, ce qui va se passer.
— Non, commandant, intervint le camerlingue. C'est moi qui vais vous le dire. La tournure dramatique qu'ont prise les événements impose des décisions rapides. Dans vingt minutes, je choisirai d'interrompre ou non le conclave, et
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d'évacuer la Cité du Vatican. Et cette décision sera sans appel.
Est-ce clair?
Olivetti ne broncha pas.
Le camerlingue s'exprimait maintenant avec autorité, montrant des ressources d'énergie insoupçonnées:
— Capitaine Rocher, vous allez terminer vos fouilles des zones blanches et vous viendrez m'en rendre compte immédiatement après.
Rocher hocha docilement la tête, en lançant vers Olivetti un regard gêné.
Ventresca fit alors signe à deux gardes.
— Je veux voir ce M. Glick, le reporter de la BBC, dans mon bureau le plus rapidement possible. Si les Illuminati ont effectivement été en rapport avec lui, il n'est pas impossible qu'il puisse nous aider. Allez-y.
Les deux soldats quittèrent la pièce et le camerlingue s'adressa aux autres gardes:
— Messieurs, je ne veux plus une seule mort tragique ce soir. D'ici 22 heures, vous devrez avoir localisé les deux cardinaux encore vivants et capturé l'auteur des deux meurtres précédents. Me suis-je bien fait comprendre?
— Mais, mon père, protesta Olivetti, nous n'avons aucune idée de l'endroit où...
— M. Langdon y travaille actuellement. Il me paraît compétent. Je suis confiant.
Là-dessus, il se dirigea vers la porte d'un pas assuré, et ordonna à trois gardes de le suivre.
Les gardes obéirent. Le camerlingue se tourna vers Vittoria.
— Vous aussi, mademoiselle Vetra. Veuillez m'accompagner, je vous prie.
Vittoria hésita.
— Où allons-nous?
— Rendre visite à un vieil ami.
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82
Dans son bureau du CERN, Sylvie Baudeloque, la secrétaire de Maximilien Kohler, commençait à avoir très faim. Elle aurait bien voulu rentrer chez elle mais son patron venait de l'appeler au téléphone. Il avait apparemment survécu à son séjour à l'infirmerie, et avait exigé qu'elle reste tard ce soir-là.
Sans donner d'explication.
Elle avait appris à supporter les sautes d'humeur et les excentricités de Kohler, ses silences, sa manie agaçante de faire visionner à ses collègues des vidéos secrètes sur le magnétoscope de son fauteuil roulant. Elle se prenait parfois à espérer qu'il se tuerait lors d'une de ses visites hebdomadaires au centre de tir du CERN, mais Kohler était malheureusement un bon fusil.
Assise à son bureau, elle écoutait gargouiller son estomac.
Le patron n'avait pas reparu, elle n'avait plus de travail. Je ne vais pas rester ici à crever de faim sans rien faire, finit-elle par décider. Elle laissa un mot sur le bureau de Kohler et partit pour la cantine.
Elle n'arriva pas jusque-là.
En passant devant les salons de repos de l'aile du personnel, elle les trouva bondés d'employés massés devant les postes de télévision. Il se produisait quelque chose d'important. Elle entra dans le premier salon, rempli d'une bande de jeunes programmateurs informaticiens, et retint un cri devant le bandeau qui s'inscrivait sur l'écran
TERREUR AU VATICAN!
Elle regarda le reportage sans en croire ses yeux. Une ancienne société secrète assassinait des cardinaux à Rome! Que cherchaient-ils à prouver? Leur haine? Leur pouvoir? Leur ignorance?
Et pourtant, l'humeur qui régnait dans la pièce était loin d'être morose.
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Deux jeunes techniciens passaient près d'elle, arborant des T-shirts imprimés à l'effigie de Bill Gates accompagnée du slogan: ET LES SIMPLES D'ESPRIT RECEVRONT LA TERRE
EN HÉRITAGE!
— Les Illuminati! cria l'un d'eux. Je vous l'avais bien dit, qu'ils existaient encore, ces gars-là!
— C'est incroyable! Je croyais que c'était une légende pour jeux vidéo!
— Ils ont assassiné le pape, mon vieux, le pape!
— Putain! Combien de points ça peut faire gagner, un coup pareil?
Et ils quittèrent la pièce en riant.
Sylvie resta clouée sur place. Catholique convaincue travaillant avec des scientifiques, elle s'était habituée à leurs mauvaises blagues antireligieuses. Mais ces gamins-là semblaient totalement euphorisés par le meurtre du chef de l'Église. Comment peut-on se montrer aussi insensible?
Pourquoi cette haine?
L'Église représentait pour Sylvie une entité inoffensive, un espace de fraternité et d'introspection, quelquefois même un lieu où l'on pouvait tout simplement chanter de tout son cœur sans que les gens vous dévisagent. C'est dans une église qu'avaient eu lieu tous les moments clés de sa vie – les inhumations, les mariages, les baptêmes, les célébrations importantes. On ne vous y demandait rien en retour. Même le denier du culte n'était pas obligatoire. Chaque semaine, ses enfants rentraient grandis du catéchisme, désireux d'aider les autres et de devenir meilleurs. Que pouvait-il y avoir de négatif à cela?
Quand elle parlait avec ses collègues du CERN, Sylvie était toujours étonnée de voir tant d'esprits « brillants »
incapables de comprendre l'importance de la religion.
Croyaient-ils vraiment que les quarks et les mésons suffisaient à inspirer les êtres humains? Que des équations pouvaient combler leur aspiration au divin?
Hébétée, la jeune femme descendit le couloir en direction des autres salons. Là aussi, les postes de télévision étaient allumés, entourés de gens debout. Elle se demanda si le coup de
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fil qu'elle avait reçu de Kohler était lié à l'événement. Peut-être. Il arrivait parfois que le Vatican appelle le CERN, « par courtoisie
», avant d'émettre ses acerbes commentaires sur les résultats de telle ou telle recherche publiés par le Centre. La plus récente de ces déclarations vaticanes concernait des découvertes capitales en matière de nanotechnologie - un domaine dénoncé par l'Église à cause de ses implications en ingénierie génétique. Le CERN ne tenait jamais compte de ces interventions mais, invariablement, dans les minutes qui suivaient les diatribes pontificales, les appels des sociétés d'investissements désireuses de breveter la nouvelle découverte faisaient sauter le standard téléphonique. « Rien de tel qu'une mauvaise presse », disait toujours Kohler.
Sylvie aurait peut-être dû appeler son patron - où pouvait-il bien être? - pour lui dire de regarder la télévision. Est-ce que cela le préoccuperait? Avait-il déjà appris les nouvelles? Bien sûr, il était certainement au courant. Il devait même être en train d'enregistrer toute l'émission sur son curieux petit magnétoscope, souriant pour la première fois depuis un an.
Au bout du couloir, elle trouva enfin un salon où l'atmosphère semblait calme, presque mélancolique. Les scientifiques présents comptaient parmi les plus anciens et les plus respectés du CERN. Ils ne levèrent même pas les yeux sur Sylvie quand elle entra et s'assit dans un coin.
À l'autre extrémité du bâtiment, dans l'appartement frigorifié de Leonardo Vetra, Maximilien Kohler venait de terminer la lecture de l'agenda qu'il avait trouvé dans la table de nuit. Il regardait maintenant les informations télévisées. Après quelques minutes, il replaça le carnet dans son tiroir, éteignit le téléviseur et sortit de l'appartement.
Dans la chapelle Sixtine, le cardinal Mortati déposait le contenu d'un autre plateau dans la cheminée. Il y brûla les bulletins de vote. La fumée était noire.