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— La guerre séculaire entre la science et la religion vient de prendre fin. Et c'est vous qui l'avez gagnée. Mais votre victoire n'a pas été acquise loyalement, en apportant des réponses à l'humanité. Vous l'avez remportée en manipulant la société d'une manière si radicale que les vérités qui lui servaient de repères lui semblent désormais dénuées de pertinence. La religion ne peut pas suivre ce rythme. La progression de la science est exponentielle. Elle se nourrit d'elle-même, comme un virus. Chaque nouvelle avancée en annonce une autre. Il a fallu à l'humanité des milliers d'années pour progresser de la roue à l'automobile. Mais, en quelques décennies, elle est passée de la voiture à la fusée spatiale. Le rythme du progrès scientifique se mesure aujourd'hui en semaines. L'homme est incapable de le maîtriser. Le fossé se creuse entre les hommes et, sans le secours de la religion qu'ils ont abandonnée, ils se perdent dans un vide spirituel. Nous réclamons un sens à nos vies. Et nous le réclamons à grands cris. Nous voyons des ovnis, nous nous lançons dans la communication avec les extraterrestres, le spiritisme, les voyages hors du corps, les quêtes spirituelles et les expériences parapsychiques... Toutes ces pratiques ésotériques revêtent des apparences scientifiques pour mieux masquer leur irrationalité. Elles expriment l'appel au secours de l'âme humaine, solitaire et désespérée, paralysée par son savoir et son incapacité de donner un autre sens que scientifique à tout ce qui est.

Mortati s'avança involontairement sur son siège. Comme les autres cardinaux, et comme les téléspectateurs du monde entier, il était suspendu à chacune des paroles du camerlingue.

Ventresca parlait sans artifices rhétoriques, sans agressivité.

Sans aucune référence aux Écritures ni à Jésus-Christ. Il employait un vocabulaire moderne, un langage simple, sans fioritures. Curieusement, Mortati avait l'impression que c'était Dieu qui s'exprimait par sa bouche, un Dieu contemporain,

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porteur de l'ancien message. Le cardinal comprenait pourquoi le défunt pape éprouvait tant d'affection pour ce jeune homme ardent. Dans un monde apathique, cynique, soumis aux défis de la technologie, des hommes de cette trempe, réalistes mais capables de toucher les âmes, incarnaient pour l'Église un espoir unique, peut-être la planche de salut.

Le camerlingue adopta un ton plus vigoureux:

— C'est la science, dites-vous, qui nous sauvera? Moi, je dis qu'elle nous a détruits. Depuis l'époque de Galilée, l'Église tente de freiner sa marche implacable. Souvent par des moyens peu judicieux, mais toujours dans un esprit de bienveillance. Mais voilà, la tentation du progrès était trop forte pour que l'homme puisse y résister. Je tire le signal d'alarme. Regardez autour de vous. La science n'a pas tenu ses promesses. Vos assurances d'efficacité et de clarté n'ont engendré que chaos et pollution.

L'espèce humaine est affolée, divisée... elle glisse sur la pente de sa propre destruction.

Il s'arrêta un long moment, avant de jeter vers la caméra un regard perçant.

— Qu'est cette science que l'on érige au rang de divinité? Et quel est ce dieu qui octroie une telle puissance à l'Homme, sans lui donner la charpente morale nécessaire pour l'employer?

Qui donne le feu à un enfant sans l'avertir de ses dangers? Le langage de la science est exempt d'indicateurs de bien et de mal.

Les livres scientifiques nous apprennent à déclencher une réaction nucléaire, mais on n'y trouve pas de chapitre nous disant si c'est une bonne ou une mauvaise idée.

« Je m'adresse aux scientifiques: l'Église n'en peut plus.

Nous sommes las de tenter de fournir des repères aux hommes dans la course où les entraîne votre quête aveugle de l'efficacité.

La question n'est pas de savoir pourquoi vous refusez de vous maîtriser vous-mêmes, mais bien plutôt comment vous le pourriez. Votre monde avance tellement vite que si vous vous arrêtiez, ne serait-ce qu'un instant, pour envisager les conséquences de vos actes, vous seriez aussitôt dépassé avant d'avoir eu le temps de comprendre. Et donc, vous continuez d'avancer. La science provoque la prolifération des armes de destruction massive, mais c'est le pape qui parcourt le monde

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pour persuader les dirigeants de les limiter. La science clone des êtres vivants, tandis que l'Église rappelle aux scientifiques les implications morales de leurs inventions. Vous encouragez les gens à « l'interaction » par téléphone, par écran vidéo et par ordinateur, mais c'est l'Église qui leur ouvre ses portes et les incite à communiquer de personne à personne, comme la nature elle-même nous y pousse. Vous assassinez des enfants à naître, au nom des vies que la recherche est censée sauver. Et là encore, l'Église est la seule à relever l'absurdité d'un tel raisonnement. »

« Et pendant ce temps-là, vous taxez l'Église d'ignorance.

Mais qui donc est le plus ignorant? Celui qui ne sait pas définir ce qu'est la foudre, ou celui qui refuse d'en voir les dangers?

Cette Église vous tend la main. Elle tend la main au monde entier. Mais plus elle tente de se rapprocher de vous, plus vous la repoussez. « Donnez-nous la preuve que Dieu existe », dites-vous. Je vous réponds de regarder le ciel avec vos télescopes et de me dire pourquoi Il ne pourrait pas exister? »

Les yeux du camerlingue se remplirent de larmes.

— Vous nous demandez à quoi ressemble Dieu. Et moi je vous demande d'où vous vient cette question. Il n'y a qu'une réponse à ces deux interrogations. Ne voyez-vous pas Dieu dans votre science? Comment son existence peut-elle vous échapper?

Vous proclamez qu'une infime différence dans la pesanteur ou le poids d'un seul atome aurait fait de notre univers un brouillard sans vie, au lieu de la sublime diversité de créatures qui nous entoure. Et pourtant vous refusez d'y voir la main de Dieu... Est-il tellement plus facile de croire que nous n'avons fait que choisir une carte dans un paquet qui en contenait des milliards? Sommes-nous tombés dans une telle faillite spirituelle que nous préférions croire à une impossibilité mathématique, plutôt qu'à la puissance d'un être qui nous dépasse?

« Que vous croyiez ou non en Dieu, reprit-il sur le ton de la réflexion, comprenez au moins ceci: lorsque l'espèce humaine perd sa confiance en une puissance qui lui est supérieure, elle perd aussi son sens de la responsabilité. La foi... toutes les religions... nous avertissent qu'il existe quelque chose que nous ne comprenons pas, et à quoi nous sommes redevables... La foi nous rend responsables envers nous-mêmes, envers les

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autres, envers une vérité supérieure. Si la religion est défaillante, c'est seulement parce que l'homme est imparfait.

Si le monde pouvait voir cette Église comme je la vois... par-delà ses rituels surannés, il y verrait un miracle moderne... une fraternité d'âmes simples et imparfaites, dont la seule vocation, face à un monde à la dérive, est de lui apporter la compassion. »

Le camerlingue fit un large geste en direction des cardinaux assemblés, que la cadreuse suivit instinctivement, en plan panoramique.

— Sommes-nous obsolètes? demanda-t-il. Ces hommes sont-ils des dinosaures? Et moi comme eux? Ne faut-il pas qu'il y ait au monde une voix pour parler au nom des pauvres, des faibles, des opprimés, des embryons? N'avons-nous pas besoin d'âmes comme celles-ci qui, malgré leurs imperfections, passent leur vie à nous implorer de suivre les repères que nous offre la morale pour nous éviter de nous perdre?

Ventresca venait de réussir un coup de maître. En dirigeant la caméra sur les cardinaux, il personnalisait l'Église. Le Vatican n'était plus une Cité politique ou administrative. Il représentait des êtres qui, comme le camerlingue, consacraient leur vie à l'amour de Dieu et des hommes.