— Je suis génial. Peter Jennings a dû aller se jeter dans le Potomac.
Glick ne s'était évidemment pas arrêté là. Le monde entier l'écoutait, il en avait profité pour placer son propre commentaire sur la théorie du complot.
— Génial. Absolument génial.
— Tu nous as ridiculisés, tempêta Chinita. Tu as tout fait foirer.
— Comment ça? J'ai été excellent!
Elle le dévisagea, incrédule:
— L'ex-Président Bush, un membre des Illuminati?
Glick afficha un sourire entendu. C'était évident! Tout le monde savait que George Bush senior était un franc-maçon du trente-troisième degré. Et qu'il était à la tête de la CIA quand l'agence de renseignements avait refermé le dossier des Illuminati, faute de preuves. Et tous ses discours évoquant les
« mille points lumineux » et le « nouvel ordre mondial ». C'était un membre des Illuminati, voilà tout.
— Et ces insanités que tu as racontées sur le CERN?
grogna Chinita. Tu peux t'attendre à trouver une ribambelle d'avocats devant ta porte...
— Le CERN? Écoute! C'est évident, ça aussi! Réfléchis un peu! Les Illuminati ont disparu de la surface de la terre pendant les années 1950, au moment de la création du CERN.
Le centre de recherches est un repaire de génies. Il regorge de fric, d'investissements publics et privés. Ils viennent de mettre au
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point une arme de destruction fantastique et crac!... Ils la perdent!
— Et toi, tu expliques à l'antenne que le CERN est le nouveau refuge des Illuminati...
— Bien entendu! Les sociétés secrètes ne disparaissent pas comme ça! Il fallait bien qu'ils se regroupent quelque part, et le CERN était une planque rêvée. Je ne dis pas que tous les employés du CERN en font partie. Ça fonctionne probablement comme une loge maçonnique, où les types de la base ne sont pas impliqués, mais où les huiles...
— Tu as déjà entendu parler de procès en diffamation?
— Et toi, tu sais ce que c'est que le vrai journalisme?
— Parce que tu appel es ça du journalisme? Tu n'as fait que débiter une série d'inepties à l'antenne. J'aurais dû arrêter de tourner... Et cette stupide histoire de logo du CERN qui serait un symbole satanique? Tu as perdu la tête?
Glick sourit. La jalousie de Chinita était décidément flagrante.
Ce commentaire était justement sa meilleure trouvaille de la soirée. Depuis le discours du camerlingue, tous les networks parlaient de la découverte de l'antimatière par des savants du CERN. Et certains affichaient son logo à l'arrière-plan. Un symbole anodin à première vue: deux cercles imbriqués censés représenter deux accélérateurs de particules, et cinq tangentes qui figuraient des tubes d'injection. Le monde avait ce dessin sous les yeux, mais c'est Glick qui, le premier, y avait lu un symbole caché des Illuminati.
— Qu'est-ce que tu connais en symboles? objecta Chinita. Tu n'es qu'un sale opportuniste. Tu aurais pu laisser ça au prof de Harvard...
— Il n'a pas fait le lien, lui...
La référence aux Illuminati est tellement claire dans ce logo!
Glick jubilait. Le CERN possédait des tas d'accélérateurs, mais n'en montrait que deux. Le principe de dualité des Illuminati.
Et la plupart de ces équipements n'avaient qu'un tube d'injection. Le logo en représentait cinq. Le pentagramme des Illuminati. Et c'est là qu'il s'était montré génial. Il avait fait remarquer que l'une des lignes jointe à l'un des cercles dessinait un grand « 6 ». Et lorsqu'on le faisait pivoter, un
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autre 6 apparaissait, puis un autre encore. Trois six! 666! Le chiffre du Démon! La marque de la Bête!
Génial.
Chinita l'aurait giflé.
Cet accès de jalousie finirait par passer. Les pensées de Glick se tournèrent vers un autre sujet. Si le CERN était le siège des Illuminati, était-ce là qu'ils cachaient leur diamant tristement célèbre? Il avait lu des articles sur Internet. « Un diamant d'une pureté parfaite, issu des quatre éléments, et qui laissait sans voix tous ceux qui le voyaient. »
La cachette de cette merveille! Peut-être un nouveau mystère qu'il aurait la chance de dévoiler cette nuit.
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Piazza Navona. La Fontaine des quatre fleuves.
Les nuits de Rome peuvent être étonnamment fraîches, même après une journée très chaude. Tapi dans un coin de la place, Langdon se recroquevillait dans sa veste de tweed. Une cacophonie de sons télévisés se mêlait au bruit plus lointain de la circulation. Il regarda sa montre. Quinze minutes d'avance. Il n'était pas fâché d'avoir un peu de temps devant lui.
La place était déserte. L'imposante fontaine du Bernin gargouillait avec une vigueur impressionnante, presque magique. Elle éclaboussait le sol à la ronde et projetait dans l'air une brume éclairée par les projecteurs immergés. L'atmosphère était froide, électrique.
Ce qui frappait le plus dans ce monument, c'était sa hauteur. Le motif central s'élevait à plus de six mètres — un rocher déchiqueté en travertin creusé de grottes et de cavernes qui crachaient des jets d'eau. Ce monticule était flanqué de quatre dieux païens représentant les grands fleuves du monde. Au sommet se dressait un obélisque de plus de treize mètres. On devinait l'ombre d'un pigeon perché au sommet.
Le dernier autel de la science, la quatrième extrémité de la croix qui traverse Rome. Il y a seulement quelques heures, Langdon arrivait devant le Panthéon, persuadé que la Voie de l'Illumination avait été effacée par les siècles, et qu'il ne parviendrait jamais à retrouver les jalons des quatre éléments. Mais elle était restée intacte et il l'avait suivie... du début jusqu'à la fin.
Pas tout à fait jusqu'à la fin, se corrigea-t-il. Il y avait une cinquième étape. La Fontaine des quatre fleuves devait le guider vers le repaire secret de la confrérie, vers le temple de l'Illumination. Existait-il encore? Était-ce là que l'Assassin avait emmené Vittoria?
Il étudia en détail les quatre énormes statues qui flanquaient le rocher de marbre. « Les anges guident votre noble quête. »
Une certitude troublante l'envahit immédiatement: il n'y avait pas d'anges sur ce monument, du moins depuis l'endroit où il se trouvait.. pas plus que dans son souvenir, d'ailleurs. La fontaine
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du Bernin était une œuvre païenne: dieux anthropomorphes, animaux, monstres, marins et terrestres. On y trouvait même un tatou maladroitement représenté. Tout personnage un tant soit peu chrétien y sauterait aux yeux comme une anomalie.
Me suis-je trompé d'endroit? Mais non, le plan cruciforme du parcours entre les quatre obélisques était parfaitement équilibré.
L'autel de l'Eau était certainement ici.
Il n'était que 22 h 46 lorsqu'une camionnette noire déboucha d'une ruelle, à l'opposé de la place. Langdon ne l'aurait pas remarquée si elle ne roulait pas tous feux éteints.
Comme un requin sillonnant une baie éclairée au clair de lune, le véhicule parcourut tout le périmètre de la place.
Langdon s'accroupit derrière l'escalier de Santa Agnese in Agone. Son pouls s'accélérait.
Après deux tours complets, la camionnette vira brusquement vers la fontaine du Bernin. Elle la contourna avant de se garer latéralement contre le bassin, la porte coulissante à quelques centimètres de l'eau bouillonnante, face à Langdon. La visibilité était cependant troublée par la brume qui montait.