Est-ce lui?
Langdon s'était imaginé que l'assassin des cardinaux traverserait la place à pied avec sa dernière victime, comme il l'avait fait place Saint-Pierre. S'il avait changé les règles du jeu, il serait plus difficile de l'atteindre.
La porte latérale s'ouvrit.
Sur le plancher de la camionnette, un homme nu se tordait de douleur. Plusieurs mètres de lourdes chaînes étaient enroulés autour de son corps. Il se débattait et cherchait à crier, mais un gros maillon lui barrait la bouche comme le mors d'un cheval. Une deuxième silhouette, debout derrière le prisonnier, semblait s'affairer dans le fond du fourgon.
Langdon n'avait que quelques secondes pour agir.
Il s'empara de son arme et se débarrassa de sa veste, qu'il laissa tomber par terre. Elle ne ferait que le gêner et il ne voulait pas risquer d'abîmer le précieux manuscrit de Galilée.
Courbé en deux, il se déplaça sur sa droite et alla se poster derrière la fontaine, en face de la camionnette ouverte que lui
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masquait le rocher central. Espérant que le bruit de l'eau couvrirait celui de ses pas, il s'approcha du bord et entra dans le bassin.
L'eau glacée lui arrivait à la taille. Il traversa la pièce d'eau en serrant les dents. Le fond était recouvert d'une vase glissante, et d'une couche traîtresse de pièces de monnaies porte-bonheur jetées par les touristes. Il se demandait si c'était le froid ou la peur qui faisait trembler le pistolet dans sa main.
Arrivé au pied du rocher, il en fit le tour par la gauche en s'agrippant à toutes les aspérités qu'il rencontrait au passage.
Caché derrière un énorme cheval, il jeta un coup d'œil vers la camionnette. Le ravisseur de Vittoria, accroupi sur le plancher, les mains sous le corps du cardinal, s'apprêtait à le faire rouler dans la fontaine par la porte ouverte.
Langdon le mit en joue et émergea du bassin, dégoulinant, tel un cow-boy — aquatique — décidé à faire justice.
— Ne bougez pas!
Sa voix était plus ferme que sa main.
Le tueur leva la tête. Il sembla un instant décontenancé, comme s'il venait de voir apparaître un fantôme. Puis ses lèvres se tordirent en un méchant rictus et il leva les bras en l'air.
— Si vous le demandez...
— Descendez de votre camionnette.
— Vous m'avez l'air trempé.
— Vous êtes en avance, rétorqua Langdon en braquant son pistolet sur lui.
— J'ai hâte d'aller retrouver mon butin.
— Je n'hésiterai pas à tirer sur vous.
— Vous avez déjà hésité.
Langdon mit le doigt sur la détente. Le cardinal ne bougeait plus. Il agonisait.
— Détachez-le! ordonna Langdon.
— Que vous importe? C'est pour la femme que vous êtes venu. Ne prétendez pas le contraire...
Langdon lutta contre son envie d'en finir tout de suite.
— Où est-elle?
— En sûreté quelque part. Elle attend mon retour. Elle est vivante.
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Une lueur d'espoir.
— Dans le Temple de l'Illumination?
L'assassin sourit.
— Vous ne le trouverez jamais.
Le Temple existe toujours. Langdon n'en croyait pas ses oreilles.
— Dites-moi où il est, ordonna-t-il en le mettant en joue.
— L'endroit est resté secret pendant des siècles. Je n'ai moi-même été informé que très récemment de son emplacement. Je mourrai plutôt que de le révéler.
— Je le trouverai sans vous.
— Vous êtes bien arrogant!
— Je suis arrivé jusqu'ici, répliqua Langdon en montrant la fontaine.
— Vous n'êtes pas le premier. L'étape finale est plus périlleuse.
Langdon s'approcha. Ses pieds glissaient sur la mousse. Le tueur restait remarquablement calme, les bras en l'air, toujours accroupi derrière sa victime. Langdon visa sa poitrine.
Non. Vittoria. L'antimatière. Il faut qu'il parle d'abord.
Dans l'obscurité du fourgon, l'Assassin observait son agresseur, sans pouvoir se défendre d'une pitié amusée. Cet Américain était courageux, il en avait fait la preuve. Mais il manquait d'entraînement. Cela aussi, il l'avait prouvé. Sans compétence, la bravoure était suicidaire. Il y avait des règles de survie à respecter.
Des règles ancestrales, qu'il semblait ignorer.
Tu avais l'avantage, l'effet de surprise. Et tu n'as pas su l'exploiter.
Ce type était un indécis. . qui espérait probablement voir arriver des renforts. Ou que je lâche sans le vouloir un élément d'information.
Ne jamais lancer un interrogatoire avant d'avoir mis sa proie hors de combat. Un ennemi acculé est un ennemi mortel.
L'Américain parlait encore. Il sondait l'adversaire, il cherchait à gagner du temps.
L'Assassin avait envie de rire. On n'est pas à Hollywood... pas de longues discussions avant la fusillade finale. Nous y sommes. La voici.
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Sans quitter Langdon des yeux, il se releva et, toujours les bras en l'air, parcourut des mains le plafond de la camionnette, où il trouva ce qu'il cherchait.
Il reprenait l'avantage.
Le mouvement fut totalement inattendu. Langdon crut un instant que les lois de la physique n'existaient plus. Le tueur semblait suspendu en lévitation quand il lança ses jambes sous le corps du cardinal et le fit rouler à bas du camion d'un énergique coup de bottes. En tombant dans le bassin, le vieil homme fit jaillir un rideau de gouttelettes d'eau.
Le visage inondé, Langdon comprit trop tard ce qui se passait. Son adversaire s'était suspendu aux arceaux de sécurité de sa camionnette, et s'en était servi pour lancer ses jambes vers l'avant. Le tueur volait vers lui, les pieds devant.
Il appuya sur la détente et le silencieux cracha un projectile.
La balle percuta la pointe de la botte gauche du tueur. Au même moment, Langdon recevait en pleine poitrine un coup de pied qui le fit tomber à la renverse.
Les deux hommes s'affalèrent dans le bassin, en faisant jaillir des gerbes d'eau teintée de sang.
La première sensation de Langdon fut un éclair de douleur, avant que l'instinct de survie reprenne le dessus. Son arme lui avait échappé. Il plongea vers l'avant, fouillant le fond à tâtons.
Le seul métal qu'il trouva était celui des pièces de monnaie. Il ouvrit les yeux et scruta le fond de la fontaine éclairé par les projecteurs. L'eau tourbillonnait autour de lui comme celle d'un jacuzzi glacé.
Il aurait eu besoin de remonter à la surface pour respirer, mais la peur le maintenait sous l'eau. Toujours en mouvement, les mains en avant, ignorant de quel côté viendrait le prochain assaut. Il fallait à tout prix qu'il retrouve ce pistolet.
C'est toi qui as l'avantage, se disait-il. Tu es dans ton élément. Même tout habillé. Il était très bon nageur. L'Eau.
Mon élément.
Une de ses mains rencontra un objet métallique. Beaucoup plus gros qu'une pièce de monnaie. Reprenant espoir, il s'en empara et le tira vers lui. Il glissa et perdit l'équilibre. C'était un objet lourd.
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Avant même de distinguer le corps du cardinal, il se rendit compte qu'il était en train de tirer sur une des chaînes qui le maintenait au fond de l'eau. Il resta un instant cloué sur place par le visage terrifié qui le regardait.
Il tressauta en constatant que le vieil homme n'était pas mort. Il saisit les chaînes à deux mains pour le remonter à la surface. Le corps s'éleva lentement, comme l'ancre d'un navire. Langdon tira de toutes ses forces. En sortant de l'eau, le cardinal prit deux ou trois respirations affolées. Puis son corps retomba lourdement, et Langdon lâcha prise. Mgr Baggia coula à pic. Langdon plongea, les yeux ouverts, trouva les chaînes et tira. Elles s'écartèrent, laissant apparaître une nouvelle vision d'épouvante. Un mot gravé dans la chair brûlée.