La femme avait les épaules voûtées et se déplaçait avec lourdeur, sans joie, comme ceux qui attendent leur retraite et pour qui chaque jour de travail est devenu un fardeau. Camille expliqua brièvement la raison de sa venue — une enquête criminelle dont elle ne pouvait divulguer le contenu mais qui était en relation, peut-être, avec le passé de Maria Lopez.
La spécialiste ne chercha pas à en apprendre davantage. Elles échangèrent en anglais, Camille avait un bon niveau scolaire en espagnol pour l’écrire ou le comprendre mais beaucoup de difficultés pour le parler.
— Je ne suis pas la psychiatre chargée de son dossier, ma consœur est en vacances à l’étranger, fit Castilla.
— C’est dommage. Vous pouvez tout de même me parler de Maria ?
— Elle ne communique quasiment plus et suit un traitement lourd. J’ai peur que votre visite ne soit inutile et que vous n’ayez dépensé de l’argent pour rien.
Elle n’avait pas l’air très sympathique mais elle avait accepté de la recevoir, c’était l’essentiel.
— Dites-moi, savez-vous, au moins, comment Maria est arrivée ici ?
— Oui, j’ai jeté un œil au dossier médical. Elle vivait seule dans une petite maison isolée et plutôt délabrée de Matadepera. Pas de famille, personne pour s’occuper d’elle. Ce sont les services sociaux qui nous ont alertés, il y a six mois. Elle était quasiment morte quand ils l’ont récupérée, le corps traversé de coups de… (elle chercha le mot quelques secondes, afin de le traduire au mieux) ciseaux de jardin.
Elles avançaient dans des couloirs propres, où évoluaient quelques patients en compagnie d’infirmiers ou de médecins. L’air était agréable, ni trop chaud ni trop froid. On se sentait mieux entre ces murs que dehors, finalement.
— Elle n’a pas d’enfants ? demanda Camille.
— Aucun. Elle a longtemps travaillé pour une petite entreprise de ferronnerie, avant de se retrouver au chômage, il y a cinq ans. Elle n’est plus jamais sortie de la solitude et du désespoir…
Où est donc passé le bébé qu’elle portait ? songea Camille.
La jeune femme pensait de plus en plus que le bébé de Maria pouvait être le petit squelette. Elle montra une photo récupérée auprès de Nicolas Bellanger, où l’on voyait Mickaël Florès souriant, assis à une table. Il avait été assassiné une semaine après l’internement de Maria donc, théoriquement, il avait pu se rendre dans cet hôpital.
— Cet homme est-il déjà venu lui rendre visite ? demanda-t-elle.
— Jamais vu. Mais notre hôpital est grand, les patients sont nombreux et, comme je n’assure pas le suivi de Maria Lopez, je ne puis en être certaine.
Après avoir monté un étage, Marisa Castilla s’arrêta devant une porte fermée.
— C’est une chambre sans fenêtre, les vitres lui font peur, d’après le dossier. Maria n’est pas dangereuse mais peut avoir des réactions violentes malgré son traitement. On l’a prévenue de votre venue, mais je vous le répète, je doute que vous en tiriez grand-chose.
— Elle comprend l’anglais ?
— Je ne sais pas. Ça m’étonnerait.
Elle ouvrit et invita Camille à pénétrer dans la chambre. La psychiatre parla en espagnol à Maria qui était allongée dans son lit, les bras sur le torse. Aucune réponse.
— Impossible de savoir si elle comprend l’anglais.
— Vous pouvez rester pour traduire ? demanda Camille. J’ai pratiqué un peu l’espagnol, mais… Ce sera plus simple si vous êtes là.
La psychiatre jeta un rapide coup d’œil à sa montre et soupira.
— Si ça ne dure pas…
Camille fixa la femme qui n’avait plus rien à voir avec celle de la photo. Elle avait face à elle un corps squelettique. Maria portait un vieux tee-shirt blanc, un pantalon en toile beige, des chaussettes vertes usées. On aurait dit qu’elle avait, à la place des yeux, des morceaux de charbon. Noirs, déjà consumés, sans flamme. À première vue, elle n’aurait pas été capable de lever le petit doigt : ils avaient dû bien la charger.
— Je suis une gendarme française, je suis venue spécialement de Paris pour vous voir.
Castilla traduisit, mais la patiente resta de marbre. La gendarme parlait à un mur. Elle remarqua le Christ au-dessus du lit, la Vierge Marie sur la table de nuit.
Elle s’approcha du lit.
— Est-ce que vous connaissez Mickaël Florès ?
Camille vit la main de Maria se crisper sur le drap. Les os de ses mâchoires roulaient sous sa peau. Malgré tout, ses lèvres restaient scellées, et son regard glacé.
L’adjudant sut qu’elle le connaissait, qu’au fin fond de cette carapace, un peu de combustible brûlait encore.
Elle hésita, puis lâcha finalement :
— Mickaël est mort. On l’a retrouvé assassiné chez lui.
La pupille de Maria se rétracta, comme si elle voyait quelque chose juste au-dessus de l’épaule de la gendarme. Camille se surprit à se retourner. Évidemment, il n’y avait rien. Elle fut traversée d’un frisson mais ne le montra pas. Elle revint vers la patiente, calmement. Une larme roulait sur la joue de la vieille dame. Camille et la psychiatre échangèrent un regard.
— Vous le connaissiez bien ? demanda la gendarme.
Castilla prit le relais de la question, mais n’obtint aucune réponse. Camille montra le portrait de Mickaël. La patiente ne le regarda pas.
— Mickaël est venu vous voir chez vous, à Matadepera ? Il vous a rendu visite ? Est-il venu ici, dans cet hôpital, juste après votre arrivée ?
Silence…
— Connaissiez-vous son père ? Il s’appelait Jean-Michel Florès. Il s’est aussi rendu en Espagne, il y a longtemps. Peut-être pour vous rencontrer ? Vous voir ?
Camille se dit qu’il était inutile de préciser qu’il avait été assassiné, lui aussi. Elle essayait de trouver le rapport entre cette femme, Mickaël, Jean-Michel et le petit squelette. Il existait forcément, et il était peut-être l’une des clés de l’enquête.
Maria Lopez était toujours immobile, puis se retourna finalement de l’autre côté, vers le mur. Camille jeta un œil à la psychiatre qui lui signalait que tout allait à peu près bien, et qu’elle pouvait poursuivre cet entretien à sens unique si elle le souhaitait. Elle fit le tour du lit et se baissa, pour être au niveau du regard de Maria.
Elle approcha une autre photo de son visage.
— Regardez, Maria. C’est vous sur cette photo. Vous étiez beaucoup plus jeune, même pas vingt ans, entourée de deux religieuses. Et vous étiez très jolie.
Camille resta là sans bouger, patiente, silencieuse. Au bout d’un certain temps, les yeux morts se déplacèrent enfin vers le cliché. Le visage se crispa. Maria regroupa ses mains, comme pour faire une prière. Puis elle se frictionna le ventre, exécutant de petits cercles.
Les lèvres de Maria se mirent à trembler, à murmurer quelque chose. La psychiatre s’approcha et écouta, avant de se retirer.
— Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Camille.
— Elle répète toujours la même chose. El diablo… El diablo… Le diable.
Maria avait pris la position du fœtus et ne bougeait plus. Ses pupilles s’étaient dilatées à nouveau, ses lèvres rapprochées. Camille ne voulait pas lâcher, cette femme connaissait une partie de la vérité.
Elle considéra la psychiatre, dont le téléphone portable vibrait. La spécialiste le consulta très brièvement avant de le rempocher.
— Elle était enceinte sur cette photo, vous m’avez dit qu’elle n’avait pas d’enfant, affirma Camille. Demandez-lui où se trouve l’enfant qui était dans son ventre.