Il portait toujours la même tenue, à savoir une grosse chemise de coton bleu sombre délavée dont il gardait le bouton de col ouvert, une cravate sombre vaguement tachée au nœud desserré, un pantalon en velours côtelé noir avec une ceinture de cuir noir sur laquelle son ventre débordait légèrement, un mouchoir de coton rouge dans sa pochette, des bottines de daim brunes élimées et un vieil imperméable bleu. C’était l’uniforme de Kelso, immuable depuis vingt ans.
Rapava l’avait appelé « mon gars », et cela semblait à la fois absurde pour un homme de son âge et pourtant curieusement approprié. Un gars.
Le chauffage était poussé au maximum. Personne ne parlait beaucoup. Il s’installa tout seul au fond du car et frotta la vitre humide tandis qu’ils s’élançaient en cahotant à l’assaut de la chaussée pour s’immiscer dans la circulation du pont. De l’autre côté de l’allée, Saunders se mit à chasser avec ostentation la fumée de cigarette de Kelso. Au-dessous d’eux, sur les eaux sales de la Moskova, un dragueur dont le pont arrière était équipé d’une grue remontait paresseusement le courant.
Le plus drôle, c’est qu’il avait failli ne pas venir en Russie. Il savait bien ce qui l’attendait : la mauvaise nourriture, les conversations rances, l’ennui de la routine universitaire — de plus en plus de paroles pour un contenu de moins en moins riche — ; c’était précisément pour cela qu’il avait lâché Oxford et s’était installé à New York. Cependant, les livres qu’il était censé écrire ne s’étaient pas complètement matérialisés. Et puis il n’avait jamais pu résister à l’appel de Moscou. Même maintenant, installé dans ce car puant, par un mercredi matin en pleine heure de pointe, il ressentait la charge de l’histoire derrière les vitres boueuses : dans les rues sombres et rebaptisées, les grands immeubles d’habitation, les statues renversées. C’était plus fort ici que dans tous les endroits qu’il connaissait ; plus fort même qu’à Berlin. C’est ce qui l’avait toujours attiré à Moscou, cette façon qu’avait l’histoire d’y rester en suspens dans l’air, entre les immeubles noircis, comme le soufre après la foudre.
« Tu crois tout savoir sur le camarade Staline, pas vrai, mon gars ? Eh bien, laisse-moi te dire que t’y connais que dalle. »
La veille, en fin de journée, Kelso avait donné sa conférence sur Staline et les archives : il l’avait fait suivant son style, sans notes, une main dans sa poche, disert, provocant. Ses hôtes russes avaient eu un regard fuyant des plus réjouissants. Deux personnes étaient même sorties. Il considérait donc cela comme un triomphe.
Ensuite, se retrouvant, comme prévu, assez isolé, il avait décidé de rentrer à pied à l’Oukraïna. Cela faisait une longue marche et la nuit tombait, mais il avait besoin d’air. À un moment — il ne se rappelait plus vraiment où : dans l’une des petites rues situées derrière l’institut peut-être, à moins que cela ne fut plus loin, dans Novy Arbat —, il s’était aperçu qu’on le suivait. Ce n’était rien de tangible, juste une impression fuyante trop souvent éprouvée — un manteau entrevu, ou la forme d’une tête —, mais Kelso avait suffisamment pratiqué Moscou au sale vieux temps pour savoir qu’on se trompait rarement sur ces choses-là. On sait toujours quand un film n’est pas synchrone, même imperceptiblement ; on sait toujours quand on plaît à quelqu’un, même si cela paraît improbable ; et on sait toujours quand on est suivi.
Il venait de pénétrer dans sa chambre d’hôtel et envisageait une investigation préliminaire du mini-bar quand la réception l’avait appelé pour lui annoncer qu’il y avait un homme dans le hall qui voulait le voir. Qui ? Il ne voulait pas donner son nom. Mais il insistait beaucoup et refusait de partir. Kelso était donc descendu, à contrecœur, et avait trouvé Papou Rapava installé sur l’un des sofas en similicuir de l’Oukraïna, les yeux fixés droit devant lui, en complet bleu gris, les chevilles et les poignets saillant comme des manches à balai.
« Tu crois tout savoir sur le camarade Staline, pas vrai, mon gars ?… » avaient été ses mots d’introduction.
Et c’est à cet instant que Kelso s’était rappelé où il avait déjà vu le vieillard : au symposium, dans les premiers rangs des places destinées au public, concentré sur la traduction simultanée de ses écouteurs, marmonnant son désaccord à chaque mention hostile de I. V. Staline.
Qui êtes-vous ? pensa Kelso en regardant par la vitre sale. Un mythomane ? Un escroc ? La réponse à une prière ?
Le symposium ne devait plus durer qu’une seule journée, ce qui était, du point de vue de Kelso, un grand soulagement. Il se tenait à l’Institut du marxisme-léninisme, temple orthodoxe de béton gris consacré, du temps de Brejnev, à Marx, Lénine et Engels par un immense bas-relief couronnant les piliers de son entrée. Le rez-de-chaussée avait ensuite été loué à une banque privée, qui avait fait faillite entre-temps, ce qui ajoutait encore à l’impression d’abandon.
De l’autre côté de la rue, sous l’œil las de deux miliciens, se déroulait une petite manifestation : une centaine de personnes, principalement des gens âgés, mais avec quelques jeunes en béret et veste de cuir noirs. C’était le mélange habituel de fanatiques et de laissés-pour-compte vindicatifs — marxistes, nationalistes, antisémites. Des drapeaux rouges frappés du marteau et de la faucille flottaient auprès de drapeaux noirs brodés de l’aigle tsariste. Une vieille dame brandissait un portrait de Staline ; une autre vendait des cassettes de marches SS. Un vieillard tenant un parapluie au-dessus de lui haranguait la foule avec un haut-parleur qui donnait à sa voix déformée des accents métalliques. Des garçons distribuaient gratuitement un journal intitulé Aurora.
« Ne faites pas attention », recommanda Olga Komarova en se levant à côté du chauffeur. Elle se tapota la tempe. « Ils sont complètement fous. Des fascistes rouges. »
« Qu’est-ce qu’il dit ? » demanda Duberstein, qui était considéré comme une autorité mondiale pour tout ce qui touchait au communisme soviétique bien qu’il n’eût jamais pris le temps d’apprendre le russe.
« Il explique que l’Institution Hoover a essayé d’acheter les archives du Parti pour cinq millions de dollars, répondit Adelman. Il dit que nous essayons de leur voler leur histoire. »
Duberstein ricana. « Qui ça intéresserait de piquer leur putain d’histoire ? » Il frappa la vitre avec sa chevalière. « Dites, ça ne serait pas une équipe de télé ? »
La vue de la caméra suscita un mouvement naturel d’excitation parmi les universitaires.
« Je crois que… »
« Comme c’est flatteur… »
« Comment s’appelle, demanda Adelman, le type qui dirige Aurora ? C’est toujours le même ? » Il se retourna sur son siège pour lancer : « Eh, Fluke… tu dois savoir ça, toi ! Comment il s’appelle ? Un ancien du KGB…
— Mamantov », répondit Kelso. Le chauffeur freina brutalement et il dut déglutir pour ravaler un haut-le-cœur.
« Vladimir Mamantov. »
« Ce sont des fous, répéta Olga en s’accrochant pour résister à l’arrêt du car. Je vous présente des excuses de la part de Rossarkhiv. Ils ne sont pas représentatifs. Suivez-moi, je vous prie. Ne faites pas attention à eux. »
Ils descendirent du car en file indienne et, filmés par la caméra de télévision, traversèrent sous les huées l’espace goudronné, passant devant deux sapins argentés languissants.