Fluke Kelso se laissa précautionneusement glisser à l’arrière de la file pour ménager sa migraine, évitant de remuer la tête, comme s’il devait tenir en équilibre un pichet rempli d’eau. Un garçon boutonneux à lunettes cerclées de métal lui lança un exemplaire d’Aurora, et Kelso eut le temps d’en entrevoir la une — une caricature de conspirateurs sionistes et un symbole cabalistique bizarre figurant un compromis entre un svastika et une croix rouge — avant de le renvoyer à la poitrine du jeune homme. Les manifestants le conspuèrent.
Un thermomètre mural extérieur annonçait -1 °C à l’entrée du bâtiment. L’ancienne plaque avait été retirée et on en avait fixé une nouvelle à la place, mais comme celle-ci ne s’adaptait pas parfaitement, on voyait bien que l’immeuble avait été rebaptisé. Il annonçait à présent : « Centre russe pour la conservation et l’étude des documents relatifs à l’histoire moderne ».
Une fois encore, Kelso s’attarda alors que les autres étaient déjà entrés. Il scruta les visages haineux rassemblés de l’autre côté de la rue. Il y avait beaucoup d’hommes de la génération de Rapava, les joues creuses et rougies par le froid, mais il ne se trouvait pas parmi eux. Kelso se détourna et pénétra dans le hall sombre où il remit son manteau et son sac au vestiaire avant de passer sous la statue familière de Lénine pour gagner la salle de conférences.
Une nouvelle journée commençait.
Le symposium rassemblait quatre-vingt-onze délégués, et presque tous semblaient se presser dans le petit vestibule où l’on servait du café. Kelso prit sa tasse et alluma une autre cigarette.
« Qui commence ? » fit une voix dans son dos. C’était Adelman.
« Askenov, je crois. Sur le projet de microfilms. »
Adelman poussa un grognement. C’était un Bostonien d’environ soixante-dix ans, arrivé à un stade de sa carrière où on avait l’impression qu’il passait sa vie dans des avions ou des hôtels étrangers : symposiums, conférences, diplômes honoraires — Duberstein soutenait qu’Adelman avait renoncé à l’histoire pour collectionner les kilomètres de vol. Mais Kelso ne lui reprochait pas ces honneurs. Il était fort. Et courageux. Il avait fallu du courage pour écrire les livres qu’il avait écrits, trente ans plus tôt, sur la famine et la terreur, alors que tous les crétins en vue de l’université recherchaient à tout prix la détente.
« Écoute, Frank, dit-il. Je suis désolé, pour le dîner.
— Ce n’est rien. Tu as trouvé mieux ?
— Si on veut. »
La salle des rafraîchissements se trouvait à l’arrière de l’institut et donnait sur une cour intérieure au centre de laquelle on découvrait, couchées sur le côté parmi les herbes folles, deux statues de Marx et d’Engels, petit couple de gentlemen victoriens interrompant la longue marche de l’histoire pour un somme matinal.
« Ça ne les dérange pas de casser ces deux-là, commenta Adelman. C’est facile, ils sont étrangers et il y a même un Juif. C’est quand ils déboulonnent Lénine… qu’on s’aperçoit que les choses ont vraiment changé. »
Kelso prit une nouvelle gorgée de café. « Un homme est venu me voir, hier soir.
— Un homme ? Je suis déçu.
— Je peux te demander conseil, Frank ? »
Adelman haussa les épaules. « Vas-y.
— En privé ? »
Adelman se caressa le menton. « Tu as son nom, à ce type ?
— Bien sûr que j’ai son nom.
— Son vrai nom ?
— Comment veux-tu que je le sache ?
— Son adresse alors ? Tu as son adresse ?
— Non, Frank, je n’ai pas son adresse. Mais il a laissé ça. »
Adelman retira ses lunettes et examina soigneusement la pochette d’allumettes. « C’est un coup monté, dit-il enfin en la lui rendant. Je n’y toucherais pas. Et puis, qui a jamais entendu parler d’un bar qui s’appellerait le Robotnik ? L’« ouvrier » ? Ça me paraît bizarre.
— Mais si c’est un coup monté, fit Kelso en soupesant la pochette d’allumettes dans sa paume, pourquoi s’est-il enfui ?
— De toute évidence parce qu’il ne veut pas que ça ait l’air d’un coup monté. Il veut te faire bosser un peu, que tu le retrouves, que tu le persuades de t’aider. C’est toute l’astuce d’une escroquerie bien montée : les victimes doivent se donner tellement de mal qu’elles finissent par vouloir croire que c’est vrai. Rappelle-toi les carnets d’Hitler. Soit c’est ça, soit tu as affaire à un cinglé.
— Il était très convaincant.
— Les cinglés le sont souvent. Ou c’est une plaisanterie. Quelqu’un veut te faire passer pour un imbécile. Tu as pensé à ça ? Tu n’es pas exactement le gosse le plus populaire de l’école. »
Kelso jeta un coup d’œil dans le couloir en direction de la salle de conférences. Ce n’était pas une mauvaise théorie. Ils étaient beaucoup là-dedans à ne pas l’aimer. Il était apparu dans trop d’émissions de télé, avait défrayé trop de chroniques de journaux, avait critiqué trop de leurs livres inutiles. Saunders attendait dans un coin, feignant de discuter avec Moldenhauer, mais tous deux s’efforçaient visiblement de saisir sa conversation avec Adelman. (Saunders s’était plaint amèrement de l’article de Kelso sur sa « subjectivité » : « Pourquoi a-t-il été invité, c’est ce que l’on voudrait bien savoir. On nous avait laissés entendre qu’il s’agissait d’un symposium de spécialistes sérieux… »)
« Ils n’ont pas assez d’esprit », dit-il. Il leur adressa un petit signe et eut le plaisir de les voir disparaître. « Ni assez d’imagination.
— C’est sûr que tu as le don de te faire des ennemis.
— Bof. Tu sais ce qu’on dit : plus d’ennemis, plus d’honneur. »
Adelman sourit et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais parut se raviser. « Peut-on oser demander comment va Margaret ?
— Qui ? Oh, tu veux dire cette pauvre Margaret ? Elle va bien, merci. Elle va bien et râle toujours. D’après les avocats.
— Les garçons ?
— Ils arrivent à l’orée de leur adolescence.
— Et le livre ? Ça fait un moment. Tu en es où de ton nouveau bouquin ?
— Je suis en plein dedans.
— Deux cents feuillets ? Cent ?
— Qu’est-ce que ça veut dire, Frank ?
— Combien de feuillets as-tu écrits ?
— Je ne sais pas. » Kelso passa la langue sur ses lèvres sèches. Aussi incroyable que cela pût paraître, il s’aperçut qu’il aurait bien pris un verre. « Une centaine peut-être. » Il eut la vision de son écran désespérément gris, un curseur palpitant faiblement, comme un pouls sur un appareil d’assistance médicale suppliant qu’on l’éteigne. Il n’avait pas écrit un mot.
« Écoute, Frank, il pourrait y avoir quelque chose là-dedans, non ? N’oublie pas que Staline était du genre conservateur. Khrouchtchev n’a-t-il pas retrouvé une lettre dans un compartiment secret du bureau du vieux après sa mort ? » Kelso frotta son front douloureux. « Cette lettre de Lénine se plaignant de la façon dont Staline traitait sa femme… Et puis il y a eu cette liste du Politburo, avec des croix devant les noms de tous ceux qu’il projetait d’éliminer. Et sa bibliothèque, tu te souviens de sa bibliothèque ? Il y avait des notes dans presque tous les livres.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je dis juste que c’est possible, c’est tout. Que Staline n’était pas Hitler, et qu’il prenait des notes, lui.