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— Quod volimus credimus libenter, psalmodia Adelman. Ce qui veut dire…

— Je sais ce que ça veut dire…

— … ce qui veut dire, mon cher Fluke, que nous croyons toujours ce que nous voulons croire. »

Adelman tapota le bras de Kelso. « Tu n’as pas envie d’entendre ça, hein ? Pardonne-moi. Je vais mentir, si tu préfères. Je vais te dire qu’il est le premier sur un million à présenter une histoire pareille qui ne soit pas un tissu de conneries. Je te dirai qu’il te conduira tout droit aux mémoires non publiés de Staline et que tu vas pouvoir réécrire l’histoire et toucher des millions de dollars, que les femmes se coucheront à tes pieds, que Duberstein et Saunders formeront un chœur pour chanter tes louanges au beau milieu de Harvard…

— C’est bon, Frank. » Kelso appuya la face postérieure de son crâne contre le mur. « J’ai compris. Je n’en sais rien. C’est juste que… il aurait peut-être fallu que tu sois là, avec lui… » Il insistait, peu enclin à admettre sa défaite.

« C’est juste que j’ai comme une impression familière. Et toi, ça ne t’évoque rien ?

— Oh, que si : moi aussi j’ai une impression familière. J’ai l’impression que c’est l’heure d’y aller. » Adelman sortit une vieille montre de gousset. « On devrait y retourner, tu ne crois pas ? Olga va être dans tous ses états. » Il passa le bras autour des épaules de Kelso et l’entraîna dans le couloir.

« Quoi qu’il en soit, tu ne peux rien y faire. Nous reprenons l’avion pour New York demain. Il faudra qu’on parle quand on sera rentrés. Qu’on voie s’il n’y a pas quelque chose pour toi à la faculté. Tu étais un très bon professeur.

— J’étais un prof nul.

— Tu étais un très bon professeur jusqu’à ce que tu te laisses détourner des chemins de l’université par les sirènes clinquantes du journalisme et de la célébrité. Salut, Olga.

— Ah, vous voilà ! La séance allait commencer. Oh, docteur Kelso, non, non, ça ce n’est pas bien, interdiction de fumer, merci. » Elle se pencha et lui retira la cigarette des lèvres.

Elle avait un visage brillant aux sourcils épilés, avec une belle moustache décolorée. Elle laissa tomber le mégot dans le fond de café de Kelso puis emporta sa tasse.

« Olga, Olga, pourquoi tant de lumière ? » grogna Kelso en portant la main à son front. La salle de conférences crachait un éclat de tungstène.

« La télévision, répondit Olga avec fierté. Ils font une émission sur nous.

— Télé locale ? (Adelman rajusta son nœud papillon) ou câble ?

— Satellite, professeur. Internationale.

— Bon, maintenant, où sont nos places ? » chuchota Adelman en se protégeant les yeux des projecteurs.

« Docteur Kelso ? On pourrait avoir un mot, s’il vous plaît ? » Un accent américain. Kelso se retourna et découvrit un grand jeune homme qu’il crut vaguement reconnaître.

« Pardon ?

— R. J. O’Brian, répondit le jeune homme en tendant la main. Correspondant à Moscou pour le Satellite News System. Nous faisons une émission spéciale sur la controverse…

— Je ne pense pas, répliqua Kelso. Mais le professeur Adelman, que voici, sera certainement ravi… »

À la perspective d’une interview télévisée, Adelman parut enfler physiquement, comme une poupée gonflable. « Eh bien, tant que ce n’est pas à titre officiel… »

O’Brian ne lui prêta aucune attention. « Vous êtes sûr que je ne peux pas vous convaincre ? demanda-t-il à Kelso. Vous n’avez rien à dire au monde ? J’ai lu votre livre sur la chute du communisme. C’était quand déjà ? Il y a trois ans ?

— Quatre, corrigea Kelso.

— En fait, je crois que c’était plutôt cinq », intervint Adelman.

En fait, songea Kelso, c’était plus près de six ans. Mon Dieu, mais où passaient donc les années ? « Non, dit-il. Merci quand même, mais je préfère éviter la télévision en ce moment. » Il regarda Adelman. « Il semble que ce ne soit qu’une sirène clinquante de plus.

— Plus tard, je vous en prie, siffla Olga. Les interviews sont pour plus tard. Le directeur parle. S’il vous plaît. » Kelso sentit son parapluie s’enfoncer à nouveau dans son dos pour le pousser dans la salle. « S’il vous plaît. S’il vous plaît… »

Une fois les délégués russes installés, plus quelques observateurs diplomatiques, la presse et une cinquantaine de spectateurs, la salle fut pleine à craquer. Kelso se laissa tomber lourdement sur son siège, au deuxième rang. Debout sur l’estrade, le professeur Valentin Askenov, des Archives d’État russes, s’était lancé dans une longue explication de l’enregistrement sur microfilms des dossiers du Parti. Le cadreur de O’Brian reculait le long de l’allée centrale pour filmer le public. La voix sonore d’Askenov, encore amplifiée par le micro, semblait crever un compartiment douloureux dans l’oreille interne de Kelso. Déjà, une sorte de torpeur métallique couleur de néon s’était abattue sur la salle. La journée s’annonçait longue. Il enfouit son visage dans ses mains.

Vingt-cinq millions de pages…, récitait Askenov. Vingt-cinq mille rouleaux de microfilms… Sept millions de dollars

Kelso fit glisser ses mains le long de ses joues jusqu’à ce que ses doigts recouvrent sa bouche. Escrocs ! avait-il envie de hurler. Menteurs ! Pourquoi restaient-ils tous tranquillement à leur place ? Ils savaient aussi bien que lui que les neuf dixièmes des documents les plus intéressants étaient toujours inaccessibles, et que pour en voir un peu plus il fallait donner des pots-de-vin. Il avait entendu dire que le cours actuel pour un dossier de nazi capturé était de mille dollars plus une bouteille de scotch.

Il murmura à l’adresse d’Adelman : « Il faut que je sorte.

— Tu ne peux pas faire ça.

— Pourquoi pas ?

— C’est discourtois. Bon Dieu, mais reste là et fais semblant d’être intéressé, comme tout le monde. »

Adelman avait prononcé tout cela du coin des lèvres, sans quitter l’estrade des yeux. Kelso rongea son frein pendant encore trente secondes.

« Tu leur diras que je suis malade.

— Certainement pas.

— Laisse-moi passer, Frank. J’ai mal au cœur.

— Nom de Dieu… »

Adelman rejeta ses jambes de côté et se plaqua contre le dossier de son siège. Courbé en deux dans un effort bien inutile pour paraître moins voyant, Kelso commença à marcher sur les pieds de ses collègues, cognant au passage le mollet élégant de Velma Byrd.

« Aïe, merde, Kelso », fit Velma.

Le professeur Askenov leva les yeux de ses notes et s’interrompit au milieu de son ronronnement. Kelso prit conscience d’un silence pesant, bourdonnant, et d’une sorte de mouvement collectif dans le public, comme une grosse bête qui se serait retournée dans sa cage pour l’observer. Cela parut durer longtemps, du moins tout le temps qu’il lui fallut pour gagner le fond de la salle. Le ronronnement ne reprit que lorsqu’il fut passé devant le regard de marbre de Lénine et sorti dans le couloir désert.

Kelso s’assit derrière la porte verrouillée des toilettes, au rez-de-chaussée de l’ancien Institut du marxisme-léninisme, et ouvrit son sac de toile. Il y avait là tous les outils de sa profession : un bloc-notes jaune réglementaire, des crayons, une gomme et un petit couteau de l’armée suisse, cadeau de bienvenue offert par les organisateurs du symposium, un dictionnaire, un plan de Moscou, son magnétophone à cassettes et un Filofax qui constituait un palimpseste d’anciens numéros, de connaissances perdues, d’anciennes petites amies et de vies révolues.