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Mais ça rend les choses mille fois plus vraisemblables.

Ressorti de la salle de lecture, Kelso ouvrit d’une secousse l’étroit tiroir de bois et parcourut rapidement les fiches jusqu’à ce qu’il trouve celle de Iepichev, A. A. (1908–1985). Le vieux avait écrit quantité de livres, tous mornes et laborieux : LHistoire nous enseigne : les leçons du vingtième anniversaire de la Victoire pendant la Grande Guerre patriotique (1965), Guerre idéologique et problèmes militaires (1974), Nous sommes fidèles aux Idées du Parti (1981)…

La migraine de Kelso avait disparu, remplacée par cette phase familière d’euphorie post-alcoolique — depuis toujours chez lui la période de la journée la plus productive — qui justifiait à elle seule le fait de se saouler. Il dévala l’escalier et parcourut le couloir large et sombre qui conduisait à la section militaire de la Lénine. Il s’agissait d’un petit secteur confiné, éclairé au néon, et qui exhalait une atmosphère de souterrain. Un jeune homme en pull-over gris se tenait appuyé contre le comptoir, en train de lire une BD d’un Mad des années soixante-dix.

« Qu’est-ce que vous avez sur un militaire dénommé Iepichev ? s’enquit Kelso. A. A. Iepichev.

— C’est pour qui ? »

Kelso tendit sa carte de lecteur, et le jeune homme l’étudia avec intérêt.

« Eh, vous seriez pas le Kelso qui a écrit ce bouquin, il y a quelques années, sur la fin du Parti ? »

Kelso hésita — ceci pouvait être à double tranchant — mais finit par admettre que c’était bien lui. Le jeune homme posa sa bande dessinée et lui serra la main. « Andreï Efanov. Super livre. Vous les avez vraiment enfoncés, ces salauds. Je vais voir ce qu’on a. »

Il y avait deux ouvrages de référence où Iepichev avait droit à un article : l’Encyclopédie militaire de l’URSS et le Répertoire des héros de l’Union soviétique. Et tous deux racontaient en gros la même chose pour qui savait lire entre les lignes, à savoir qu’Alexeï Alexeïevitch Iepichev avait été un stalinien pur et dur, un routier de la vieille école : instructeur au Komsomol et au Parti dans les années vingt et trente ; académie militaire de l’Armée rouge en 1938 ; commissaire à l’usine du Komintern de Kharkov en 1942 ; conseiller militaire de la 38e armée sur le premier front ukrainien en 1943 ; commissaire du Peuple adjoint pour la construction de machines de taille moyenne en 1943 également…

« Qu’est-ce que c’est qu’une “machine de taille moyenne” ? » demanda Efanov, qui regardait par-dessus l’épaule de Kelso. Il se trouvait qu’Efanov avait fait, sous le communisme, son service militaire en Lituanie — deux ans d’enfer — et qu’il s’était vu ensuite refuser l’entrée à l’université de Moscou pour l’unique raison qu’il était juif. Remuer les cendres de la carrière de Iepichev lui procurait donc à présent un immense plaisir.

« C’est une couverture pour le programme soviétique de la bombe atomique, répondit Kelso. Et c’était l’enfant chéri de Beria. » Beria. Il nota.

… Secrétaire du Comité central du Parti communiste ukrainien en 1946…

« C’est l’époque où il y a eu des purges de collaborateurs en Ukraine, après la guerre, intervint Efanov. Plutôt sanglant. »

… Premier secrétaire du Comité du Parti régional d’Odessa, 1950 ; ministre délégué de la Sécurité d’État, 1951…

Ministre délégué…

Les deux articles étaient illustrés de la même photo officielle de Iepichev. Kelso examina attentivement la mâchoire carrée, les sourcils épais, le visage austère au-dessus du cou de boxeur.

« Oh, c’était un sacré gaillard, je te le dis mon garçon, une vraie baraque. »

« Bingo », marmonna Kelso pour lui-même.

Après la mort de Staline, la carrière de Iepichev avait quelque peu décliné. Il avait d’abord été renvoyé à Odessa, puis il avait été nommé à l’étranger. Ambassadeur en Roumanie, 1955–1961. Ambassadeur en Yougoslavie, 1961–1962. Et puis était enfin venue la nomination tant attendue à Moscou, au poste de chef du Département politique central des forces armées soviétiques — c’est-à-dire commissaire politique —, qu’il occupa pendant les vingt-trois années suivantes. Et qui fut alors son adjoint ? Nul autre que Dimitri Volkogonov, général trois étoiles et futur biographe de Joseph Staline.

Il fallut, pour recueillir ces petites miettes d’information, filtrer une dose massive de clichés et de langue de bois où l’on louait le « rôle important » de Iepichev qui avait « contribué à façonner les attitudes politiques nécessaires, consolidé l’orthodoxie marxiste-léniniste dans l’armée, renforcé la discipline militaire et forgé un véritable empressement idéologique ». Il était mort à soixante-dix-sept ans. Kelso savait déjà que Volkogonov était mort dix ans plus tard.

La liste des honneurs et décorations de Iepichev occupait le reste de l’article : Héros de l’Union soviétique, lauréat du prix Lénine, titulaire de quatre ordres de Lénine, de l’ordre de la révolution d’Octobre, cité quatre fois à l’ordre du Drapeau rouge, membre de deux ordres de la Grande Guerre patriotique (lre classe), des trois ordres de l’Étoile rouge, de l’ordre du Service de la Patrie…

« C’est un miracle qu’il ait pu tenir debout.

— Et je vous parie qu’il n’a jamais tiré sur personne, sauf sur ceux de son camp, commenta Efanov avec mépris. Alors, qu’est-ce qu’il a de si intéressant, ce Iepichev, si je peux me permettre cette question ?

— Qu’est-ce que c’est que ça ? » s’exclama soudain Kelso. Il désignait une ligne au bas de la colonne : « V. P. Mamantov.

— C’est juste l’auteur de l’article.

— C’est Mamantov qui aurait écrit l’article sur Iepichev ? Vladimir Mamantov ? Celui du KGB ?

— C’est bien lui. Et alors ? Les articles sont généralement écrits par des amis. Pourquoi ? Vous le connaissez ?

— Je ne le connais pas. Mais je l’ai rencontré. »

Il fronça les sourcils. « Ses copains manifestaient… ce matin…

— Oh, ceux-là ? Ils manifestent tout le temps. Quand avez-vous rencontré Mamantov ? »

Kelso prit son calepin et se mit à le feuilleter. « Il y a environ cinq ans. Quand je faisais des recherches pour mon livre sur le Parti. »

Vladimir Mamantov. Seigneur, il n’avait plus repensé à ce Vladimir Mamantov depuis plus de cinq ans et voilà que celui-ci croisait son chemin deux fois en une matinée. Les années défilaient entre ses doigts — 1995, 1994… Certains détails de leur rencontre commençaient à lui revenir : un matin de fin de printemps en banlieue, la neige qui fondait, laissant un cadavre de chien apparaître près des grands ensembles d’habitation, une gorgone pour épouse. Mamantov venait de passer quatorze mois à Lefortovo pour avoir participé au coup d’État manqué contre Gorbatchev, et Kelso avait été le premier à l’interviewer après sa sortie de prison. Il avait fallu un temps infini pour fixer le rendez-vous, et la rencontre s’était révélée décevante, comme souvent dans ce genre d’occasion. Mamantov avait purement et simplement refusé de parler de lui, ou du coup d’État, et s’était contenté de débiter des slogans du Parti tout droit sortis de la Pravda.

Il retrouva le numéro personnel de Mamantov en 1991, à côté de l’adresse du bureau d’un petit fonctionnaire du Parti, Guennadi Ziouganov.