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« Vous allez essayer de le voir ? demanda Efanov avec inquiétude. Vous savez qu’il déteste les Occidentaux ? Presque autant qu’il déteste les Juifs.

— Vous avez raison », commenta Kelso en contemplant les sept chiffres.

Mamantov s’était révélé un personnage impressionnant même dans la défaite, alors que son uniforme soviétique flottait sur ses larges épaules, que la pâleur grisâtre de la prison décolorait encore ses joues et que le meurtre animait ses yeux. Le livre de Kelso ne s’était guère montré flatteur pour Vladimir Mamantov, et ce n’était pas un euphémisme. Et comme il avait été traduit en russe, Mamantov devait l’avoir lu.

« Vous avez raison, répéta-t-il, il serait stupide ne serait-ce que d’essayer. »

* * *

Fluke Kelso sortit de la bibliothèque Lénine un peu après quatorze heures, ne s’arrêtant qu’un instant dans un des box du hall pour acheter deux petits pains et une bouteille d’eau minérale tiède et salée.

Il se rappelait être passé devant une rangée de cabines téléphoniques en face du Kremlin, près du bureau d’Intourist, et il prit son déjeuner en route, en s’enfonçant d’abord dans la pénombre d’une station de métro pour acheter quelques jetons de téléphone en plastique, puis en remontant la rue Mokhavaïa vers la haute muraille rouge et les dômes dorés.

Il lui semblait n’être plus seul à présent. Celui qu’il était autrefois l’accompagnait, le cheveu trop long, fumant cigarette sur cigarette, toujours pressé, toujours optimiste, un écrivain en pleine ascension. (« Le professeur Kelso apporte à l’étude de l’histoire soviétique contemporaine le talent d’un universitaire de premier plan et l’énergie d’un grand reporter » — le New York Times.) Ce Kelso plus jeune n’aurait pas hésité à appeler Vladimir Mamantov, c’était certain — Bon Dieu, il n’aurait même pas hésité à enfoncer sa porte, en cas de nécessité.

Réfléchissons un peu : si Iepichev avait parlé à Volkogonov du cahier de Staline, ne pouvait-il pas en avoir parlé aussi à Mamantov ? N’avait-il pas pu laisser des papiers derrière lui ? N’avait-il pas de famille ?

Cela devait valoir la peine d’essayer.

Il s’essuya la bouche et les doigts sur la petite serviette en papier puis décrocha le combiné et inséra les jetons dans la fente en éprouvant un petit serrement d’estomac familier, et comme un léger ramollissement au niveau du cœur. Était-ce bien raisonnable ? Non, mais qui s’en préoccupait ? Adelman… lui était raisonnable. Et Saunders — lui était particulièrement raisonnable.

Vas-y.

Il composa le numéro.

Ce premier appel le ramena sur terre. Les Mamantov avaient déménagé, et celui qui habitait à présent à leur ancienne adresse hésitait à lui communiquer leur nouveau numéro. Ce ne fut qu’après un rapide conciliabule chuchoté avec une tierce personne qu’il finit par le donner. Kelso raccrocha puis composa le nouveau numéro. La sonnerie retentit longtemps cette fois-ci avant que quelqu’un ne décroche. Le jeton descendit et une vieille femme demanda d’une voix chevrotante : « Qui est-ce ? »

Il donna son nom. « Pourrais-je parler au camarade Mamantov ? » Il prit bien soin d’employer le terme camarade : monsieur ne passerait pas.

« Oui ? Qui est-ce ? »

Kelso s’arma de patience. « Comme je vous l’ai dit, mon nom est Kelso. Je suis dans une cabine. C’est urgent.

— Oui, mais qui est-ce ? »

Il s’apprêtait à répéter son nom pour la troisième fois quand il entendit comme une sorte de bousculade à l’autre bout du fil. Puis une voix âpre et masculine prit la parole : « Bon, ici Mamantov. Qui êtes-vous ?

— Kelso. (Il y eut un silence.) Professeur Kelso. Vous vous souvenez peut-être de moi ?

— Je me souviens de vous. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Vous voir.

— Pourquoi voudrais-je vous voir après les conneries que vous avez écrites ?

— Je voudrais vous poser certaines questions.

— À quel sujet ?

— Au sujet d’un petit cahier à couverture de toile cirée noire qui appartenait à Iossif Staline.

— La ferme, coupa Mamantov.

— Quoi ? » Kelso plissa le front en regardant le combiné.

« Je vous ai dit de la fermer. Je réfléchis. Où êtes-vous ?

— Près de l’immeuble d’Intourist, dans la rue Mokhavaïa. »

Il y eut un nouveau silence.

« Vous êtes tout près », remarqua Mamantov.

Puis il ajouta : « Vous n’avez qu’à venir. »

Il lui donna l’adresse. La ligne fut coupée.

* * *

La ligne fut coupée, et le commandant Felix Souvorine, des Services des renseignements russes, le SVR, assis dans son bureau de la banlieue sud-est de Iassenevo, retira soigneusement ses écouteurs et essuya ses oreilles roses bien nettes avec un mouchoir d’un blanc immaculé. Sur le calepin posé devant lui, il avait noté : « Un petit cahier à couverture de toile cirée noire qui appartenait à Iossif Staline… »

CHAPITRE 3

« CONFRONTER LE PASSÉ »
Symposium international sur les archives de la Fédération de Russie

Mardi 27 octobre, après-midi

Dernière séance

Professeur KELSO :

Mesdames et messieurs, chaque fois que je pense à Iossif Staline, je revois une image bien particulière. C’est Staline vieux qui m’apparaît, debout près de son gramophone.

Il travaillait tard, généralement jusqu’à neuf ou dix heures du soir, puis il allait regarder un film dans la salle de projection du Kremlin. Il s’agissait souvent d’un Tarzan — on ne sait pas pourquoi, mais cette idée d’un jeune homme qui aurait grandi et vivrait parmi les bêtes sauvages plaisait énormément à Staline.

Ensuite, ses copains du Politburo et lui allaient tous dîner à sa datcha de Kountsévo, et, après dîner, il mettait un disque sur son gramophone. Son morceau préféré, d’après Milovan Djilas, était une chanson où l’on avait remplacé les voix humaines par des hurlements de chiens. Staline faisait alors danser tout le Politburo.

Certains dansaient fort bien. Mikoyan, par exemple, était un excellent danseur. Boulganine n’était pas mauvais non plus ; il arrivait à suivre une cadence. Khrouchtchev, lui, dansait très mal — « comme une vache sur la glace » —, de même que Malenkov et Kaganovitch.

Quoi qu’il en soit, un soir, sans doute attirée par le bruit bien particulier que pouvaient faire des hommes d’âge mûr en train de danser au son de hurlements de chiens, la fille de Staline, Svetlana, a passé la tête par la porte, et Staline lui a demandé de danser aussi. Au bout d’un moment, elle a commencé à fatiguer. Ses pieds bougeaient de moins en moins et Staline s’est fâché. Il s’est mis à crier : « Danse ! » Alors, elle lui a répondu : « Mais j’ai déjà dansé, papa. Je suis fatiguée. » Là-dessus, Staline — et je cite ici la description de Khrouchtchev — « l’a attrapée comme ça, par les cheveux, une pleine poignée, juste au-dessus du front en fait, et il a tiré, vous comprenez, très fort… il a tiré, et puis secoué, secoué ».