Выбрать главу

Gardez maintenant cette image à l’esprit un instant, et penchons-nous sur le destin de la famille de Staline. Sa première femme est morte prématurément. Son fils aîné, Iakov, a essayé de se tuer à l’âge de vingt et un ans, mais n’a réussi qu’à s’infliger de graves blessures. (D’après Svetlana, quand Staline l’a vu, il s’est contenté de rire en faisant : « Ah ! Raté ! Tu ne sais même pas tirer ! ») Iakov a été capturé par les Allemands pendant la guerre et, après que Staline eut refusé tout échange de prisonniers, il a fait une nouvelle tentative de suicide, réussie cette fois, en se jetant contre la clôture électrifiée du camp de prisonniers.

Staline avait un autre enfant, un fils, Vassili, complètement alcoolique et qui est mort à l’âge de quarante et un ans.

La deuxième femme de Staline, Nadejda, a refusé de donner d’autres enfants à son mari — d’après Svetlana, elle s’est fait avorter deux fois — et, tard, une nuit, à l’âge de trente et un ans, elle s’est tiré une balle dans le cœur. (Ou peut-être serait-il plus exact de dire qu’on lui a tiré une balle dans le cœur : on n’a jamais trouvé la moindre lettre d’explication.)

Nadejda était issue d’une famille de quatre enfants. Son frère aîné, Pavel, a été assassiné par Staline pendant les purges. Le certificat de décès indique un arrêt cardiaque. Son petit frère, Fiodor, est devenu fou quand un ami de Staline, un cambrioleur de banque arménien nommé Kamo, lui a mis entre les mains un cœur humain encore palpitant. Sa sœur, Anna, a été arrêtée sur ordre de Staline et condamnée à dix ans d’isolement. Lorsqu’elle en est sortie, elle n’était même plus capable de reconnaître ses propres enfants. Voici donc ce qu’il en est de cette partie de la famille de Staline.

Que dire de l’autre partie ? Eh bien il y avait Alexandre Svanidzé, frère de la première femme de Staline… il a été arrêté en 1937 et fusillé en 1941. Puis il y avait la femme de Svanidzé, Maria, qui a été elle aussi arrêtée ; elle a été fusillée en 1942. Le seul de leurs enfants qui avait survécu, Ivan — neveu, donc, de Staline —, a été exilé dans un épouvantable orphelinat d’État destiné aux enfants des « ennemis de l’État », et lorsqu’il en est sorti, près de vingt ans plus tard, il se trouvait psychologiquement très perturbé. Et puis il y avait enfin la belle-sœur de Staline, Maria, qui a été elle aussi arrêtée en 1937 et qui est morte mystérieusement en prison.

Revenons maintenant sur cette image de Svetlana. Sa mère est morte. Son demi-frère est mort. Son autre frère est alcoolique. Deux de ses oncles sont morts et le dernier est fou. Deux de ses tantes sont mortes et la troisième est en prison. On la tire par les cheveux, son père la tire par les cheveux, devant une assemblée constituée des personnages les plus puissants d’URSS, qui sont eux aussi obligés de danser, avec vraisemblablement des hurlements de chiens pour toute musique.

Chers collègues, chaque fois que je m’installe devant des archives ou, plus rarement ces derniers temps, que j’assiste à un symposium comme celui-ci, je tâche toujours d’avoir cette scène à l’esprit, parce qu’elle me rappelle de prendre garde à ne pas faire entrer le passé dans une structure trop rationnelle. Il n’y a rien dans les archives qui se trouvent ici pour nous montrer que l’adjoint du président du Conseil des ministres ou le commissaire aux Affaires étrangères étaient, lorsqu’ils prenaient leurs décisions, abrutis par l’épuisement et, très probablement, par la terreur… qu’ils étaient restés debout jusqu’à trois heures du matin, à danser pour sauver leur peau, et qu’ils allaient sans doute devoir recommencer le soir même.

Je ne suis pas en train de dire que Staline était fou. Au contraire. On pourrait même prétendre que l’homme qui faisait fonctionner le gramophone était la personne la plus sensée de la pièce. Quand Svetlana lui a demandé pourquoi sa tante Anna était détenue en isolement, il lui a répondu : « Parce qu’elle parle trop. » Avec Staline, il y avait généralement une logique derrière toute action. Il n’avait pas besoin d’un philosophe anglais du XVI e siècle pour savoir que « le savoir est pouvoir ». Cette notion est l’essence même du stalinisme. Elle explique entre autres pourquoi Staline a assassiné tant de ses proches parents et collègues : il voulait détruire quiconque le connaissait trop.

Et force nous est de constater que cette politique s’est révélée remarquablement efficace. Nous voici maintenant, quarante-cinq ans après la mort de Staline, rassemblés à Moscou pour discuter des archives nouvellement ouvertes de l’ère soviétique. Il y a au-dessus de nos têtes, dans des chambres fortes à l’épreuve du feu maintenues à une température constante de 18 °C avec un taux de 60 % d’humidité, un million et demi de dossiers : les archives complètes du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique.

Et cependant, qu’est-ce que ces archives nous disent vraiment de Staline ? Que pouvons-nous voir aujourd’hui que nous ne pouvions pas voir quand les communistes étaient au pouvoir ? Les lettres de Staline à Molotov… nous pouvons les lire, et elles ne sont pas dépourvues d’intérêt. Mais elles ont été de toute évidence largement censurées. Et non seulement cela, mais elles s’arrêtent en 1936, précisément à l’époque où la grande tuerie a commencé.

Nous pouvons aussi consulter les listes d’exécutions signées par Staline. Et nous avons également ses agendas. Nous savons donc que le 8 décembre 1938 Staline a signé trente listes d’exécutions, soit un total de cinq mille arrêts de mort, beaucoup de ces noms étant ceux de prétendus amis à lui. Et nous savons aussi, grâce à son agenda, que ce même soir il s’est rendu dans la salle de projection du Kremlin pour regarder, pas un Tarzan cette fois-ci, mais une comédie intitulée Happy Guys.

Mais entre ces deux événements, entre les arrêts de mort et le rire, qui y a-t-il eu ? Ou quoi ? Nous ne le savons pas. Pourquoi ? Parce que Staline a fait en sorte d’assassiner pratiquement tous ceux qui auraient été en position de nous dire à quoi il ressemblait vraiment…

CHAPITRE 4

La nouvelle adresse de Mamantov se trouvait juste de l’autre côté de la Moskova, dans le grand complexe résidentiel de la rue Serafimovitch, connu sous le nom de « La Maison sur le Quai ». Il s’agissait en fait de l’immeuble où le camarade Staline, avec la générosité qui le caractérisait, avait insisté pour que les hauts dignitaires du Parti aillent vivre avec leur famille. Il y avait dix étages et vingt-cinq entrées distinctes au rez-de-chaussée ; devant chacune d’elles, le Guensec avait eu l’attention de poster un garde du NKVD — simplement pour votre sécurité, camarades.

À la fin des purges, six cents des locataires de l’immeuble avaient été liquidés. Les appartements étaient aujourd’hui privatisés, et les plus beaux, ceux qui donnaient sur la Moskova et le Kremlin, se vendaient plus d’un demi-million de dollars. Kelso se demanda comment Mamantov pouvait se payer ça.