Выбрать главу

Il descendit les marches du pont et traversa la route. Devant l’entrée de l’escalier de Mamantov, une grosse Lada blanche était garée, vitres baissées, avec deux hommes à l’intérieur qui mâchaient du chewing-gum. L’un d’eux avait une vilaine cicatrice blanchâtre qui courait presque du coin de l’œil jusqu’au bord de la bouche. Ils regardèrent Kelso passer devant eux avec un intérêt non dissimulé.

À l’intérieur de l’immeuble, près de l’ascenseur, quelqu’un avait écrit en anglais, soigneusement, en majuscules et minuscules : Fuck Off, « Allez vous faire foutre ». Hommage au système scolaire russe, songea Kelso. Il sifflota nerveusement un air inventé. L’ascenseur s’éleva sans à-coups pour s’arrêter au neuvième étage, où Kelso fut accueilli par le martèlement distant d’une musique rock occidentale.

L’appartement de Mamantov était équipé d’une porte blindée, et un svastika rouge avait été peint à la bombe sur le métal. La peinture en était déjà vieille et passée, mais on n’avait visiblement jamais essayé de le faire disparaître. Une petite caméra de télévision isolée se trouvait fixée au mur, au-dessus de la porte.

Tout cela ne plaisait guère à Kelso — le dispositif de sécurité, les types qui attendaient dans la voiture —, et il crut un moment pouvoir sentir la terreur qui avait régné ici soixante ans plus tôt, comme si la sueur s’était infiltrée dans les murs de brique, les bruits de pas aussi, les coups à la porte, les adieux précipités, les sanglots, le silence. Il leva la main vers la sonnette. Quelle idée de s’installer ici.

Il appuya sur le bouton.

Après une longue attente, une vieille femme vint ouvrir la porte. Mme Mamantova était telle qu’il se la rappelait : grande et forte, pas grosse mais solidement bâtie. Elle portait une blouse à fleurs informe et l’on aurait dit qu’elle venait de pleurer. Ses yeux rouges se posèrent sur lui brièvement, distraitement, mais elle s’écarta avant qu’il puisse ouvrir la bouche, laissant soudain apparaître Vladimir Mamantov dans le couloir obscur, vêtu comme s’il allait toujours au bureau — chemise blanche, cravate bleue, costume noir avec une petite étoile rouge épinglée au revers de la veste.

Il ne dit rien, mais tendit la main. Il avait une poignée de main à vous, broyer les doigts, forgée, disait-on, en pétrissant des balles de caoutchouc pendant les réunions du KGB. (On disait beaucoup de choses sur Mamantov : par exemple — et Kelso le répétait dans son livre — que lors de la fameuse réunion à la Loubianka, le soir du 20 août 1991, lorsque les instigateurs du coup d’État avaient pris conscience que c’était fichu, Mamantov avait proposé de se rendre en avion à la datcha que Gorbatchev avait à Foros, sur la mer Noire, pour tuer lui-même le président soviétique ; Mamantov avait nié, protestant que cette histoire n’était qu’une « provocation ».)

Un jeune homme en chemise noire portant un étui à pistolet en bandoulière apparut dans la pénombre, derrière Mamantov, qui, sans même se retourner, lui dit : « Ça va, Viktor. Je me charge de la situation. » Mamantov avait un visage de bureaucrate : des cheveux gris acier, des lunettes cerclées de fer et des joues tombantes évoquant celles d’un chien méfiant. Dans la rue, on aurait pu passer cent fois devant lui sans le remarquer. Mais il avait des yeux brillants, des yeux de fanatique, pensa Kelso : il imaginait très bien Eichmann ou quelque autre assassin bureaucrate nazi ayant ces yeux-là.

La vieille femme s’était mise à émettre une curieuse plainte de l’autre côté de l’appartement, et Mamantov pria Viktor de s’occuper d’elle.

« Vous faites donc partie de cette bande de voleurs, lança-t-il à Kelso.

— Quoi ?

— Le symposium. La Pravda a publié la liste des historiens étrangers invités à s’exprimer. Votre nom y était.

— Les historiens ne sont guère des voleurs, camarade Mamantov. Même les historiens étrangers.

— Vraiment ? Il n’y a rien de plus important pour une nation que son histoire. C’est la terre qui porte toute société. Et la nôtre nous a été volée, abîmée et salie par les calomnies de nos ennemis, au point que notre peuple ne sait plus où il en est. »

Kelso sourit. Mamantov n’avait pas changé du tout. « Vous ne pouvez pas prétendre cela sérieusement.

— Vous n’êtes pas russe. Imaginez que votre pays propose de vendre ses archives nationales à une puissance étrangère pour quelques misérables millions de dollars.

— Mais vous ne vendez pas vos archives. Il s’agit seulement de mettre les dossiers sur microfilms pour que les spécialistes puissent les consulter.

— Les spécialistes de Californie, répliqua Mamantov, comme si cela devait clore le sujet. C’est très ennuyeux. Mais j’ai un rendez-vous urgent. (Il consulta sa montre.) Je vous donne cinq minutes pour en venir aux faits. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de cahier de Staline ?

— Ça fait partie de mes recherches.

— Des recherches ? Des recherches sur quoi ? »

Kelso hésita. « Les événements qui entourent la mort de Staline.

— Continuez.

— Si je pouvais juste vous poser deux ou trois questions, je pourrais peut-être vous expliquer la relation…

— Non, coupa Mamantov. On va faire l’inverse. Vous me parlez d’abord du cahier, et puis je répondrai peut-être à vos questions.

— Vous répondrez peut-être à mes questions ? »

Mamantov consulta à nouveau sa montre. « Quatre minutes.

— Bon, d’accord, fit vivement Kelso. Vous vous souvenez de la biographie officielle de Staline par Dimitri Volkogonov ?

— Le traître Volkogonov ? Vous me faites perdre mon temps. Ce bouquin n’est qu’un ramassis de conneries.

— Vous l’avez lu ?

— Bien sûr que non. Il y a assez de saloperies comme ça dans le monde sans que j’aille sauter dedans à pieds joints.

— Volkogonov assure que Staline conservait des papiers — des papiers d’ordre privé, dont un cahier d’écolier à couverture de toile cirée noire — dans son coffre-fort du Kremlin, et que ces papiers ont été dérobés par Beria. Il tient cette histoire d’un homme que vous devez connaître, je pense. Alexeï Alexeïevitch Iepichev. »

Il y eut un mouvement presque imperceptible — un frémissement, pas plus — dans les yeux gris et durs de Mamantov. Il en a déjà entendu parler, pensa Kelso. Il connaît l’existence du cahier…

« Et ?

— Et je me demandais si vous n’aviez rien vu là-dessus quand vous écriviez votre article sur Iepichev pour le répertoire biographique. C’était un ami à vous, il me semble ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? » Mamantov jeta un coup d’œil sur le sac de Kelso. « Vous avez trouvé ce cahier ?

— Non.

— Mais vous connaissez quelqu’un qui sait peut-être où il se trouve ?

— Quelqu’un est venu me voir », commença Kelso, puis il s’interrompit. Le silence régnait à présent dans l’appartement. La vieille femme avait fini de gémir, mais le garde du corps n’était pas revenu. Un exemplaire d’Aurora traînait sur la table de l’entrée.

Il prit soudain conscience que personne à Moscou ne savait où il était. Il ne figurait plus nulle part.

« Je vous retarde, dit-il. Je pourrais peut-être revenir quand j’aurai…

— Ce n’est pas nécessaire », assura Mamantov, se radoucissant.

Il jaugeait Kelso de ses yeux vifs, passant du visage aux mains, évaluant la puissance potentielle des bras et de la poitrine avant de remonter vers le visage. Kelso se dit que sa technique de conversation relevait du pur léninisme : Enfonce la baïonnette. Si ça tombe sur du gras, enfonce encore. Si ça tombe sur du fer, retire et attends un autre jour.