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« Je vais vous dire, professeur Kelso, dit Mamantov. Je vais vous montrer quelque chose. Cela va vous intéresser. Et puis je vous dirai quelque chose. Et puis vous me direz quelque chose. » Il fit avec les doigts un mouvement de va-et-vient entre eux deux. « Nous allons faire un échange. Ça marche comme ça ? »

Kelso essaya ensuite de dresser une liste, mais il ne parvint pas à tout se remémorer : l’immense peinture à l’huile de Guerassimov représentant Staline sur les remparts du Kremlin et la vitrine éclairée au néon remplie de miniatures de Staline — ses plats à l’effigie de Staline et ses boîtes à l’effigie de Staline, ses timbres Staline et ses médailles Staline —, la bibliothèque de livres de Staline et de livres sur Staline, les photographies de Staline, signées et non signées, et le fragment de l’écriture de Staline — crayon bleu, papier à lignes, format in-quarto et encadré — accroché au-dessus du buste de Staline sculpté par Voutchetitch (« … N’épargnez pas les individus, quelle que soit la position qu’ils occupent, n’épargnez que la cause, les intérêts de la cause… »).

Il évolua parmi la collection sous le regard attentif de Mamantov.

« Ce manuscrit, là, fit Kelso… celui-là… c’était une note pour un discours, n’est-ce pas ? — Correct, répondit Mamantov. Octobre 1920, devant l’Inspection des paysans-ouvriers. — Et le Guerassimov ? N’est-il pas identique à l’étude qu’il avait faite en 1938 de Staline et Vorochilov sur le mur du Kremlin ? » Mamantov acquiesça à nouveau d’un hochement de tête, visiblement content de partager ce moment avec un connaisseur : oui, le Guensec avait commandé à Guerassimov une seconde version du tableau laissant Vorochilov de côté — c’était sa façon de rappeler à Vorochilov qu’on pouvait toujours (comment dire ?) s’arranger pour que la vie imite l’art. Un collectionneur du Maryland et un autre de Düsseldorf lui en avaient proposé cent mille dollars, mais Mamantov se refusait absolument à laisser cette œuvre quitter le sol russe. Jamais. Il espérait un jour pouvoir l’exposer à Moscou, avec le reste de sa collection — « quand la situation politique serait plus favorable ».

« Et vous pensez que la situation sera plus favorable un jour ?

— Oh, oui. Objectivement, l’histoire finira par admettre que Staline avait raison. C’est ainsi qu’il faut voir les choses avec Staline. D’un point de vue subjectif, il peut paraître cruel, et même mauvais. Mais c’est dans la perspective objective que l’on découvre la dimension de cet homme. Là, il devient une figure de proue. Je suis intimement persuadé que dès que l’on aura retrouvé la perspective adéquate, on érigera à nouveau des statues à la gloire de Staline.

— Goering disait la même chose d’Hitler au procès de Nuremberg. Et je ne vois pas la moindre statue…

— Hitler a perdu.

— Mais Staline a perdu lui aussi, non ? À la fin ? Si l’on prend la “perspective objective” ?

— Staline a hérité d’une nation qui en était encore aux charrues de bois et nous a légué un empire doté de l’arme atomique. Comment pouvez-vous dire qu’il a perdu ? Ceux qui sont venus après lui, ceux-là ont perdu. Pas Staline. Staline prévoyait ce qui allait arriver, bien sûr. Khrouchtchev, Molotov, Beria, Malenkov… ils se prenaient pour des durs, mais lui, il y voyait clair. “Quand je serai parti, les capitalistes vous attireront comme des chatons aveugles.” Son analyse était juste, comme toujours.

— Vous pensez donc que si Staline avait vécu…

— … nous serions toujours une grande puissance ? Absolument. Mais il n’est donné à un pays d’avoir un homme du génie de Staline qu’une fois par siècle, tout au plus. Et Staline lui-même n’a pas pu trouver de stratagème pour déjouer la mort. Dites-moi, avez-vous lu le sondage d’opinions effectué pour le quarante-cinquième anniversaire de sa disparition ?

— Oui.

— Et qu’en avez-vous pensé ?

— J’ai trouvé les résultats… (Kelso chercha un terme neutre)… remarquables. »

(Remarquables ? Bon Dieu. Ils étaient redoutables. Un tiers des Russes déclaraient voir en Staline un grand chef de guerre. Un Russe sur six trouvait qu’il avait été le plus grand dirigeant que leur pays eût jamais connu. Staline était sept fois plus populaire que Boris Eltsine, alors que le pauvre vieux Gorbatchev n’avait même pas enregistré assez de voix pour être cité. Ce sondage avait eu lieu en mars. Kelso avait été tellement épouvanté qu’il avait essayé de vendre un commentaire au New York Times, mais cela ne les avait pas intéressés.)

« Remarquables, approuva Mamantov. Je devrais même dire époustouflants, vu la calomnie pratiquée par les soi-disant “historiens”. »

Un silence gêné s’ensuivit.

« Quelle collection ! commenta Kelso. Il a dû vous falloir des années pour rassembler tout cela. » Et il a dû vous en coûter une fortune, faillit-il ajouter.

« J’ai encore quelques intérêts dans les affaires, fit évasivement Mamantov. Et énormément de temps libre depuis que je suis à la retraite. » Il leva la main pour toucher un buste, puis hésita et se ravisa. « La difficulté, bien sûr, pour tous les collectionneurs, c’est qu’il a laissé si peu de biens personnels derrière lui. La propriété privée ne l’intéressait pas, contrairement à ces porcs corrompus que nous avons au Kremlin actuellement. Quelques meubles fournis par le gouvernement, c’est tout ce qu’il avait. Ça et les vêtements qu’il avait sur le dos. Et son cahier, bien sûr. » Il adressa à Kelso un regard rusé. « Oui, ça, ce serait quelque chose. Un truc — comment dit-on chez vous ? — à se tuer ?

— Vous en aviez donc déjà entendu parler ? »

Mamantov sourit — du jamais vu —, un sourire mince, fugitif et étriqué, comme une fissure soudaine dans la glace. « Iepichev vous intéresse ?

— Tout ce que vous pouvez m’en dire. »

Mamantov se dirigea vers la bibliothèque où il prit un grand album à reliure de cuir. Sur un rayon en hauteur, Kelso aperçut les deux volumes de Volkogonov : Mamantov les avait lus, évidemment.

« La première fois que j’ai rencontré Alexei Alexeïevitch, dit-il, c’était en 1957, alors que j’étais ambassadeur à Bucarest. Je rentrais de Hongrie, où nous avions dû régler certaines choses. Neuf mois de travail ininterrompu. J’avais vraiment besoin de repos, je peux vous le dire. Nous allions chasser ensemble dans la région d’Azouga. »

Il repoussa soigneusement une feuille de papier cristal et tendit le gros album à Kelso. Il était ouvert sur une petite photographie prise avec un appareil d’amateur, et Kelso dut l’examiner attentivement pour arriver à déterminer ce qu’elle représentait. Une forêt se dressait en arrière-plan. Au premier plan, deux hommes en casquette de chasseur en cuir et veste de peau retournée souriaient, armés d’un fusil, des oiseaux morts entassés devant leurs pieds bottés. Iepichev se trouvait à gauche, Mamantov près de lui — toujours le même visage dur, mais le corps plus mince à l’époque, une vraie caricature d’agent du KGB au temps de la guerre froide.

« Et il y en a une autre quelque part. » Mamantov se pencha par-dessus l’épaule de Kelso et tourna quelques pages. De près, il sentait le vieux, la naphtaline et l’eau phéniquée. Il était mal rasé, comme le sont souvent les vieillards, avec de petites touffes grises subsistant à l’ombre du nez ou dans le creux de son large menton. « Là. »