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« Ce serait l’une des plus grandes découvertes historiques de cette époque. Et vous voulez fuir ? Il faut le retrouver. Nous devons le retrouver ensemble. Et vous pourrez ensuite le présenter au monde. Je ne réclamerai aucun crédit, je vous le promets : je préfère l’ombre, les honneurs vous reviendront tous.

— Eh bien, qu’est-ce que ça veut dire, camarade Mamantov ? demanda Kelso avec une gaieté forcée. Je suis prisonnier ici, ou quoi ? »

Entre lui et le monde extérieur, il y avait, évalua-t-il, un ancien agent du KGB en bonne forme physique mais visiblement dérangé, un garde du corps armé et deux portes, dont une blindée. Il crut réellement un instant que Mamantov avait l’intention de le retenir : que, comme il gardait tout ce qui se rapportait à Staline, pourquoi ne pas ajouter à la collection un historien du stalinisme, conservé dans le formol à l’intérieur d’une boîte de verre, comme V. I. Lénine ?

Mais alors, Mme Mamantova se mit à crier dans le couloir (« Qu’est-ce qui se passe, ici ? ») et le sortilège fut rompu.

« Rien du tout, lança Mamantov. Arrête d’écouter. Retourne dans ta chambre. Viktor !

— Mais qui est-ce ? pleurnicha la femme. C’est ça que je veux savoir. Et pourquoi fait-il toujours aussi sombre ? »

Elle se mit à pleurer. Ils entendirent ses pieds traîner sur le sol, puis une porte se fermer.

« Je suis désolé, dit Kelso.

— Gardez votre pitié », répliqua Mamantov. Il s’écarta. « Allez-y. Sortez donc. Partez. »

Mais alors que Kelso en était à la moitié du couloir, il lui lança encore : « Nous en reparlerons. D’une façon ou d’une autre. »

* * *

Il y avait trois hommes dans la voiture garée en bas, mais Kelso était trop préoccupé pour leur prêter attention. Il s’immobilisa sous le portique obscur de la Maison sur le Quai afin de rajuster sa sacoche de toile sur son épaule, puis se dirigea vers le pont Bolchoï Kamennii.

« C’est lui, commandant », fit l’homme à la cicatrice, et Felix Souvorine se pencha en avant pour mieux regarder.

Souvorine semblait bien jeune pour être commandant au SVR — il était encore dans la trentaine —, avec sa silhouette impeccable, ses cheveux blonds et ses yeux couleur de bleuet. De plus, il se mettait de la lotion après-rasage occidentale, ce qui était l’autre détail le plus remarquable en cet instant, car la petite auto semblait tout entière parfumée à l’Eau sauvage.

« Est-ce qu’il avait cette sacoche avec lui en entrant ?

— Oui, mon commandant. »

Souvorine leva les yeux vers l’appartement de Mamantov, au neuvième étage. Il leur fallait absolument une meilleure couverture ici. Le SVR avait réussi à introduire un micro dans l’appartement, au début des opérations, mais il n’avait pu y rester plus de trois heures avant que les hommes de Mamantov ne le trouvent et le débranchent.

Kelso avait commencé à gravir l’escalier du pont.

« Vas-y, Bounine, dit Souvorine en donnant une petite tape sur l’épaule de l’homme assis devant lui. Un peu de discrétion, s’il te plaît. Essaye juste de ne pas le perdre de vue. Nous ne voulons pas d’incident diplomatique. »

Marmonnant dans sa barbe, Bounine descendit de voiture.

Kelso s’éloignait rapidement et avait déjà presque atteint le niveau de la route, aussi le Russe dut-il prendre le pas de course pour atteindre les marches et réduire une partie de l’écart.

Bien, bien, songea Souvorine, il a l’air drôlement pressé de se rendre quelque part. À moins qu’il ne soit pressé de s’éloigner d’ici ?

Il regarda les visages roses et flous des deux hommes s’éloigner vers le nord au-dessus du parapet de pierre, s’enfonçant peu à peu dans l’après-midi gris pour se perdre de l’autre côté de la Moskova.

CHAPITRE 5

Kelso régla ses deux roubles au guichet de la station de métro Borovitskaïa, prit son jeton de plastique et s’enfonça avec reconnaissance sous la terre de Moscou. À l’entrée du quai, quelque chose le poussa à regarder l’escalator derrière lui pour vérifier que Mamantov ne le suivait pas, mais il n’en vit pas trace parmi les rangées de visages épuisés.

C’était stupide ; il essaya de sourire de sa paranoïa, et se retourna vers la pénombre accueillante et les bouffées tièdes d’essence et d’électricité. Presque aussitôt, une lumière jaune esquissa un virage dans le tunnel et il se sentit aspiré par le souffle de la rame. Kelso se laissa porter par la foule à l’intérieur de la voiture. Il y avait quelque chose de curieusement réconfortant dans cette multitude silencieuse et mal fagotée. Il s’accrocha à la rampe métallique et suivit le mouvement général tandis que le métro s’enfonçait à nouveau dans le tunnel en direction du nord.

Ils n’étaient pas allés bien loin quand la rame ralentit soudain puis s’immobilisa — une alerte à la bombe, apprendraient-ils à la station suivante : la milice devait vérifier —, les laissant assis dans la pénombre, sans que personne ne parle, le silence brisé par une toux occasionnelle et la tension montant imperceptiblement.

Kelso contempla son reflet dans la vitre assombrie. Il se sentait nerveux, autant l’admettre. Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il s’était jeté dans la gueule du loup, qu’il avait commis une erreur grossière en parlant du cahier à Mamantov. Comment le Russe avait-il appelé cela, déjà ? Un truc à se tuer ?

Kelso ne se détendit que lorsque la lumière revint et que la rame repartit avec une secousse. Le rythme apaisant de la normalité reprit.

Lorsque Kelso réapparut enfin à la surface, il était plus de seize heures. Très bas, à l’ouest, rasant à peine la cime des arbres sombres qui bordaient le parc zoologique, une fissure citronnée trouait les nuages. Le coucher de soleil hivernal serait là dans une heure. Il devait se dépêcher. Il replia son plan en un petit carré et le plaça de sorte que la station de métro se trouve à sa droite. L’entrée du zoo se trouvait de l’autre côté de la rue — des rochers rougeâtres, une chute d’eau, une tour de conte de fées —, et il y avait un peu plus loin une buvette fermée hors saison, avec ses tables de plastique empilées et ses parasols à rayures repliés, agités par le vent. Il entendait le bruit de la circulation sur la Ceinture des Jardins, deux cents mètres plus loin. Là, il fallait traverser, et puis prendre à gauche et enfin à droite, et ce devait être là. Il fourra le plan dans sa poche, ramassa sa sacoche et entreprit de gravir la côte pavée qui conduisait au grand carrefour.

Dix voies de circulation formaient un fleuve immense de lumière et d’acier. Il le traversa par sections et se retrouva soudain dans le quartier diplomatique de Moscou : rues larges, demeures imposantes, vieux bouleaux pleurant leurs feuilles mortes sur des voitures noires et luisantes. L’endroit n’était pas très animé. Il croisa un homme aux cheveux argentés qui promenait un caniche et une femme en bottes de caoutchouc vert qui dépassaient de façon incongrue de sa robe musulmane. Derrière le voile épais des rideaux qui masquaient les fenêtres, Kelso distinguait parfois la constellation jaune d’un lustre. Il s’arrêta à l’angle de la rue Vspolnii avant de s’y engager. Une voiture de la milice se dirigeait lentement vers lui puis disparut vers la droite. La voie était libre.

Il repéra la maison tout de suite, mais préféra prendre ses marques et vérifier qu’il n’était pas suivi. Il dépassa donc l’édifice et alla jusqu’au bout de la rue avant de revenir par le trottoir d’en face. « Il y avait une lune en faucille rouge, et une seule étoile rouge. Et l’endroit était gardé par des barbares avec du noir sur la figure… » Il comprit soudain ce que le vieillard avait voulu dire. Une lune en faucille rouge et une seule étoile rouge : il devait s’agir d’un drapeau, un drapeau musulman. Et les figures noircies ? Il devait s’agir d’une ambassade — le bâtiment était trop grand pour un autre usage —, l’ambassade d’un pays musulman, d’Afrique du Nord peut-être. Il était certain d’avoir raison. C’était une grande bâtisse, assurément, laide et sinistre, construite en pierre couleur de sable qui lui donnait l’allure d’un bunker. Elle courait sur une bonne quarantaine de mètres le long du trottoir ouest de la rue. Il compta treize fenêtres. Au-dessus de l’entrée imposante, il y avait un balcon métallique sur lequel donnait une double porte. Il n’y avait plus ni plaque ni drapeau à présent. S’il s’était agi d’une ambassade, elle était abandonnée ; l’endroit semblait désert.