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Il traversa la rue et s’approcha de la maison, touchant la pierre rugueuse avec sa paume. Il se dressa sur la pointe des pieds et essaya de regarder par les fenêtres. Mais elles étaient trop hautes et de toute façon obstruées par l’omniprésent tulle grisâtre. Il y renonça et longea la façade jusqu’au coin de la rue. La maison donnait sur cette rue-là aussi. Treize fenêtres encore, pas de porte, trente ou quarante mètres de maçonnerie lourde : immense, imprenable. Au bout de ce côté de la maison s’élevait un mur de la même pierre, d’environ trois mètres de haut et doté d’une porte en bois cloutée et verrouillée. Le mur continuait le long de la rue, bordait ensuite la Ceinture des Jardins et remontait enfin la ruelle étroite qui formait le quatrième côté de la propriété.

Kelso en fit le tour et comprit pourquoi Beria avait choisi de vivre là, et pourquoi ses rivaux avaient décidé de le capturer au Kremlin plutôt qu’ici. Retranché dans cette forteresse, il aurait pu soutenir un siège.

Les lumières se faisaient plus vives dans les maisons avoisinantes à mesure que le soir tombait. Mais la maison de Beria restait résolument obscure. Elle semblait concentrer toutes les ombres alentour.

Kelso entendit une portière de voiture claquer et retourna vers l’angle de la rue Vspolnii. Pendant qu’il se trouvait à l’arrière de la propriété, une petite camionnette s’était garée devant.

Il hésita, puis se dirigea vers le véhicule.

Il s’agissait d’un modèle russe, blanc, sans inscription ni personne à l’intérieur. On venait juste de couper le moteur et il émettait encore un petit cliquetis en refroidissant.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, Kelso regarda vers la porte de la maison et s’aperçut qu’elle était entrouverte. Une fois encore, il hésita et jeta un coup d’œil des deux côtés de la rue tranquille. Il s’approcha alors de l’entrée, passa la tête dans l’entrebâillement de la porte et appela.

Ses mots résonnèrent dans le hall désert. Une faible lueur bleutée filtrait à l’intérieur, mais il n’eut pas besoin de s’avancer pour voir que le sol formait un carrelage noir et blanc. Un grand escalier partait sur la gauche. Il émanait de la maison une forte odeur de poussière aigre et de vieux tapis ; l’immobilité ambiante donnait l’impression qu’elle était fermée depuis des mois. Kelso poussa la porte grande ouverte et fit un pas à l’intérieur.

Il appela de nouveau.

Il se trouvait à présent devant une alternative : rester près de la porte ou pénétrer plus avant dans la maison. Il choisit d’avancer et, tel un rat de laboratoire dans un labyrinthe, se retrouva aussitôt confronté à plusieurs options. Il pouvait rester où il était, ou bien prendre la porte de gauche, ou l’escalier, ou encore le couloir qui s’enfonçait dans l’obscurité au-delà de l’escalier, ou bien l’une des trois portes qui s’ouvraient à sa droite. La difficulté de choisir le paralysa un instant. Mais l’escalier se trouvait juste en face de lui et lui parut donc un choix évident ; et peut-être, inconsciemment, se sentait-il attiré par l’avantage de la hauteur, par l’idée de dominer ceux qui se trouveraient au rez-de-chaussée, ou du moins d’être à égalité avec eux si jamais il les rencontrait là-haut.

C’était un escalier de pierre. Kelso portait des bottines de daim marron à semelle de cuir qu’il avait achetées à Oxford des années plus tôt, et il avait beau faire tout son possible pour marcher sans bruit, chaque pas semblait résonner comme un coup de feu. Mais cela n’avait pas d’importance. Il n’était pas un voleur, aussi, pour souligner ce fait, décida-t-il d’appeler à nouveau : Priviet ! Kto tam ? « Salut ! Il y a quelqu’un ? »

L’escalier tournait vers la droite, lui donnant une bonne vision du puits sombre et bleuté de l’entrée, troué par un trait de bleu plus clair jaillissant de la porte ouverte. Il atteignit le palier, soit un vaste couloir partant à droite et à gauche pour se fondre des deux côtés dans une pénombre digne de Rembrandt. Une porte se trouvait juste en face. Il essaya de se repérer. Elle devait donner sur la pièce qui se trouvait juste au-dessus de l’entrée, celle au balcon métallique. Qu’est-ce que c’était ? Une salle de bal ? La chambre principale ? Il y avait du parquet dans le couloir, et Kelso se rappela Rapava décrivant l’empreinte humide des pieds de Beria sur le bois ciré lorsqu’il s’était dépêché d’aller répondre au coup de fil de Malenkov.

Kelso ouvrit la lourde porte, et l’air vicié le heurta comme un mur. Il dut plaquer une main contre sa bouche et son nez pour réprimer un haut-le-cœur. L’odeur qui imprégnait toute la maison semblait trouver sa source ici. C’était une grande pièce nue, éclairée au fond par trois grandes fenêtres voilées de rideaux, hauts rectangles d’un gris translucide. Il s’avança vers eux. Le sol semblait jonché d’amas de minuscules coques noires. Il comptait écarter un rideau pour faire entrer un peu de lumière et voir sur quoi il marchait. Mais à peine eut-il touché le voilage de Nylon rêche que l’étoffe parut se fendre et dégringoler, déversant une pluie de granulés noirs sur ses mains et sa nuque. Il tira à nouveau sur le rideau, et la pluie devint cascade, torrent de cadavres d’insectes ailés. Des millions d’entre eux avaient dû naître et mourir dans cette chambre pendant l’été, prisonniers de cette pièce sans air. Ils exhalaient une odeur acide de papier. Kelso en avait dans les cheveux. Il les sentait crisser sous ses pieds. Il recula en se frottant furieusement et en secouant la tête.

En bas, dans l’entrée, un homme lança : Kto idiot’ ? « Qui va là ? »

Kelso savait qu’il aurait dû répondre. Quelle meilleure preuve de sa bonne foi — de son innocence — aurait-il pu donner que de sortir aussitôt sur le palier, se présenter et s’excuser. Il était désolé. La porte était ouverte et il s’agissait d’une vieille demeure fort intéressante. Il était historien. La curiosité avait eu raison de lui. En outre, de toute évidence, il n’y avait rien à voler ici. Il était vraiment désolé…

Voilà ce que Kelso avait imaginé de dire. Mais il ne dit rien. Il ne choisit pas de ne rien dire. Il se contenta de ne rien faire, ce qui revenait à une sorte de choix. Il demeura planté dans la vieille chambre de Lavrenti Beria, figé, légèrement incliné, comme si le craquement de ses os pouvait le trahir, et il écouta. Chaque seconde qui passait réduisait ses chances de pouvoir s’expliquer. L’homme commença à monter l’escalier. Il gravit sept marches — Kelso les compta — puis s’arrêta et resta immobile pendant peut-être une minute. Puis il redescendit, traversa le hall et ferma la porte d’entrée.

Kelso bougea. Il retourna à la fenêtre. Sans toucher le rideau, il s’aperçut qu’il était possible, en pressant la joue contre le mur, de couler un regard derrière le voile de Nylon poussiéreux pour regarder dans la rue. De cet angle oblique, il put voir un homme en uniforme noir debout sur le trottoir à côté de la camionnette, une torche à la main. L’homme descendit dans le caniveau et leva les yeux vers la maison. Il était trapu et simiesque. Ses bras paraissaient trop longs pour son torse épais. Soudain, il tourna son visage brutal et obtus précisément dans la direction de Kelso, et celui-ci recula. Lorsqu’il osa à nouveau s’approcher de la vitre, l’homme se penchait pour ouvrir la portière côté conducteur. Il jeta la torche dans le véhicule et monta dedans. Le moteur ronronna et la camionnette démarra.