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Kelso attendit trente secondes pour se précipiter en bas. Il était enfermé. Il n’arrivait pas à y croire. L’absurdité de sa situation le fit presque sourire. Il se retrouvait coincé dans la maison de Beria ! La porte d’entrée était immense, avec une énorme poignée de fer ronde et une serrure grosse comme un annuaire téléphonique. Il essaya sans succès de l’ouvrir puis regarda autour de lui. Et si jamais il y avait une alarme antivol ? Il ne distinguait rien sur les murs dans la pénombre, mais il pouvait s’agir d’un vieux système — ce serait plus vraisemblable, de toute façon —, une sirène qui se déclenchait au contact et non par le franchissement de rayons. Cette éventualité le pétrifia.

Mais l’obscurité qui s’intensifiait, et la prise de conscience que s’il ne trouvait pas de sortie maintenant le noir risquait de le piéger ici toute la nuit, le forcèrent à bouger. Il y avait un commutateur près de la porte, mais il n’osa pas y toucher : le garde se méfiait visiblement et pouvait très bien repasser devant la bâtisse pour vérifier. De toute façon, le silence qui régnait à l’intérieur et l’immobilité totale du lieu ne lui laissaient guère de doute : toutes les installations avaient dû être coupées et on laissait simplement la maison pourrir. Il essaya de se remémorer la manière dont Rapava lui avait décrit les lieux en racontant comment il était allé répondre au coup de fil de Malenkov. Il avait parlé d’une terrasse, puis d’avoir traversé un corps de garde et une cuisine avant de pénétrer dans le hall.

Il plongea dans l’obscurité du couloir, derrière l’escalier, suivant à tâtons son chemin contre le mur gauche. Le plâtre était lisse et frais sous sa main. La première porte qu’il rencontra était verrouillée. La deuxième ne l’était pas ; il perçut un courant d’air, mais sentit aussi comme un vide, une cave sans doute, et la referma aussitôt. La troisième porte s’ouvrit sur l’éclat morne et bleuâtre de surfaces métalliques, agrémenté d’un léger relent de vieille nourriture. La quatrième se trouvait au bout, juste en face de lui, et révélait la pièce où, certainement, les gardes de Beria s’étaient autrefois installés.

Contrairement au reste de la maison, qui semblait avoir été entièrement vidé, il subsistait ici deux ou trois meubles : une table de bois toute simple et une chaise, un vieux buffet, et divers signes de vie : un exemplaire de la Pravda — il parvenait tout juste à distinguer le titre familier —, un couteau de cuisine, un cendrier. Il toucha le plateau de la table et sentit des miettes sous ses doigts. Une faible lumière filtrait par deux petites fenêtres. Une porte s’intercalait entre les deux. Elle était fermée à clé, mais il n’y avait pas de clé.

Kelso examina à nouveau les fenêtres. Elles étaient trop étroites pour qu’il puisse passer par là. Il prit sa respiration. Certaines coutumes étaient internationales, non ? Il passa les doigts sur le chambranle, à droite de la porte. La clé se trouvait bien là et tournait sans problème dans la serrure.

Lorsqu’il eut ouvert la porte, il sortit la clé et — le fin du fin, songea-t-il alors — la remit sur le chambranle.

Il se retrouva sur une petite terrasse large d’à peine deux mètres, au plancher usé par le temps et à la rambarde brisée. Il entendait la circulation au bout du jardin, et le sifflement laborieux d’un grand avion qui descendait vers l’aéroport de Cheremetievo. L’air était froid et sentait le feu de bois. Une dernière lueur de jour persistait encore dans le ciel hivernal.

Kelso supposa que le jardin avait dû être abandonné en même temps que la maison. Il y avait des mois que personne n’y avait touché. À gauche, une serre ouvragée ornée d’une cheminée métallique disparaissait à moitié sous le lierre. À droite subsistait un bosquet mal entretenu de buissons vert sombre. Au fond, il y avait des arbres.

Kelso descendit de la terrasse pour marcher sur le tapis de feuilles mortes qui recouvrait la pelouse. Le vent en souleva quelques-unes puis les envoya rouler vers la maison. Kelso fendit les monticules de feuilles à grandes enjambées pour se diriger vers le verger — qui était, comme il s’en aperçut en se rapprochant, une cerisaie : une bonne centaine de vieux arbres d’au moins six mètres de haut, un vrai décor à la Tchekhov. Il s’immobilisa brusquement. Le sol, sous les arbres, semblait plat et régulier, sauf en un endroit. Au pied d’un arbre, près d’un banc de pierre, il y avait comme un carré en filigrane, plus sombre encore que les ombres environnantes. Kelso plissa le front. Il se faisait des idées, ou quoi ?

Il s’approcha de l’endroit en question, s’agenouilla et plongea lentement la main dans les feuilles. Elles étaient sèches en surface mais formaient un amas mouillé en dessous. Il les écarta, libérant un riche parfum de terreau humide — la terre noire et odorante de la Mère Russie.

« Ne le fais pas aussi grand. Ce n’est pas une tombe. Tu te fatigues pour rien… »

Il dégagea les feuilles sur une surface d’environ un mètre carré et, bien que la visibilité ne fût plus très bonne, elle l’était juste assez, et puis il suffisait de toucher. On avait retiré l’herbe à cet endroit, et l’on avait creusé. Ensuite on avait rebouché le trou en essayant de remettre les mottes dans leur position initiale. Mais certains morceaux s’étaient effrités et d’autres chevauchaient le bord de la fosse, ce qui donnait un beau fouillis, comme un puzzle tout cassé et boueux. Kelso se dit qu’on avait agi dans la précipitation, et que cela s’était fait tout récemment, peut-être même aujourd’hui. Il se releva et brossa les feuilles mouillées de son imperméable.

« Ne ressentez-vous pas la puissance du camarade Staline, même du fond de sa tombe ? »

Derrière le haut mur, il entendait le bruit de la circulation sur la voie rapide. La normalité semblait à portée de main. Il remit un tapis de feuilles sur la terre fraîchement retournée en les poussant du revers du pied, ramassa sa sacoche et partit en trébuchant vers le bout du jardin, vers les bruits de la vie. Il fallait qu’il sorte maintenant. Autant l’admettre, il était ébranlé. Les cerisiers s’étendaient presque jusqu’au mur qui se dressait, raide et nu devant lui, pareil au périmètre d’une prison victorienne. Il n’y avait aucun moyen de l’escalader.

Un étroit sentier bétonné longeait le mur d’enceinte. Kelso prit vers la gauche. Le sentier suivait l’angle et le ramena vers la maison. À mi-chemin, il remarqua un rectangle plus sombre : la porte de jardin qu’il avait vue de la rue. Celle-ci aussi disparaissait presque sous la végétation et il lui fallut casser les branches folles d’un taillis pour l’atteindre. Elle était verrouillée, ou peut-être seulement coincée par la rouille. Le gros anneau de fer qui servait de poignée refusait de tourner. Kelso alluma son briquet et l’en approcha pour mieux voir. La porte était solide, mais le chambranle paraissait plus faible. Il recula et lança un grand coup de pied dedans, sans que rien ne se passe. Il essaya encore, mais en vain.