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Il reprit le sentier. Il se trouvait maintenant à une trentaine de mètres de la maison. Son toit bas se découpait nettement contre le ciel. Kelso distinguait une antenne râteau et la masse d’une haute cheminée à laquelle se trouvait fixée une antenne parabolique. Elle était trop grosse pour être une simple antenne de télévision.

C’est alors qu’il contemplait distraitement l’antenne parabolique que son œil saisit l’éclat d’une lumière par une fenêtre de l’étage. Elle s’évanouit si rapidement qu’il crut avoir rêvé et se répéta de rester calme, de trouver simplement un outil pour sortir de là. Mais alors la lumière réapparut, comme la lumière d’un phare — pâle, puis lumineuse, puis pâle à nouveau —, comme si quelqu’un braquait alternativement une torche puissante sur la fenêtre puis sur l’obscurité de la pièce en tournant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre.

Le gardien soupçonneux était revenu.

« Bon Dieu. » Kelso avait les lèvres si serrées qu’il put à peine émettre ces deux syllabes. « Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu. »

Il remonta en courant le sentier jusqu’à la serre. Une porte délabrée s’ouvrit juste assez pour lui livrer un passage. Les plantes grimpantes en assombrissaient l’intérieur. Des tables à tréteaux, un vieux cageot, des plateaux vides pour la germination, des pots de fleurs… rien, rien.

Il s’engagea précipitamment dans une allée étroite. Des feuilles de quelque chose lui caressèrent le visage, puis il se cogna dans un immense objet métallique. Un énorme poêle en fonte. Et, juste à côté, un tas de vieux ustensiles, une pelle, un seau à charbon, une pince, un tisonnier. Un tisonnier.

Il retourna sur le sentier, son trophée à la main, puis il s’empressa d’introduire le bout du tisonnier dans l’espace entre la porte du jardin et le chambranle, juste au-dessus de la serrure. Il souleva et entendit un craquement. Le tisonnier avait maintenant du jeu. Il le renfonça dans la fente et tira encore. Nouveau craquement. Kelso répéta l’opération un peu plus bas. Le chambranle cédait.

Il recula de quelques pas et se précipita sur la porte pour l’enfoncer avec l’épaule. Une force qui lui parut bien supérieure à ses capacités physiques — comme la somme de sa volonté, de sa peur et de ses fantasmes — le propulsa alors de l’autre côté de la porte, hors de ce jardin, dans la rue calme et déserte.

CHAPITRE 6

À six heures ce soir-là, le commandant Felix Souvorine, accompagné de son adjoint, le lieutenant Vissari Netto, présenta un rapport sur les événements de la journée à leur supérieur immédiat, le colonel Iouri Arseniev, chef de la RT de la Première Direction générale.

L’atmosphère était, comme d’habitude, décontractée. L’air endormi, Arseniev se tenait vautré derrière son bureau, sur lequel on avait placé un plan de Moscou et un lecteur de cassettes. Souvorine fumait sa pipe, confortablement installé sur le canapé, près de la fenêtre. Netto réglait le lecteur de cassettes.

« La première voix que vous allez entendre, mon colonel, est celle de Mme Mamantova. »

Il appuya sur la touche MARCHE.

« Qui est-ce ?

— Christopher Kelso. Pourrais-je parler au camarade Mamantov ?

— Oui ? Qui est-ce ?

— Comme je vous l’ai dit, mon nom est Kelso. Je suis dans une cabine. C’est urgent.

— Oui, mais qui est-ce ? »

Netto appuya sur PAUSE.

« Pauvre Ludmilla Fedorova, commenta tristement Arseniev. Vous l’avez connue, Felix ? Je l’ai rencontrée quand elle était à la Loubianka. Une sacrée bonne femme ! Un corps de déesse, un esprit acéré comme une lame et une langue qui allait avec.

— Ce n’est plus le cas, plus en ce qui concerne l’esprit du moins.

— L’autre voix vous sera encore plus familière, colonel », annonça Netto.

MARCHE.

« Bon, ici Mamantov. Qui êtes-vous ?

— Kelso. Professeur Kelso. Vous vous souvenez peut-être de moi ?

— Je me souviens de vous. Qu’est-ce que vous voulez ?

— Vous voir.

— Pourquoi voudrais-je vous voir après les conneries que vous avez écrites ?

— Je voudrais vous poser certaines questions.

— À quel sujet ?

— Au sujet d’un petit cahier à couverture de toile cirée noire qui appartenait à Iossif Staline.

— La ferme.

— Quoi ?

— Je vous ai dit de la fermer. Je réfléchis. Où êtes-vous ?

— Près de l’immeuble d’Intourist, dans la rue Mokhavaïa.

— Vous êtes tout près. Vous n’avez qu’à venir. »

ARRÊT.

« Repassez-moi ça, demanda Arseniev. Pas Ludmilla, juste la suite. »

Par la vitre blindée qui se trouvait derrière Arseniev, Souvorine voyait les vaguelettes des lumières allumées dans les bureaux se refléter dans le plan d’eau ornemental de Iassenievo, puis la grosse tête de Lénine illuminée et, au-delà, presque invisible déjà, la ligne sombre de la forêt qui formait comme des dents de scie contre le ciel du soir. Des phares clignotèrent entre les arbres, puis disparurent. Une patrouille de surveillance, pensa Souvorine en réprimant un bâillement. Il était content que Netto puisse se charger du commentaire. Il fallait donner sa chance à ce garçon.

« Un petit cahier à couverture de toile cirée noire qui appartenait à Iossif Staline… »

« Bordel de merde, souffla Arseniev, et son visage flasque parut se tendre.

— L’appel a été donné cet après-midi, à quatorze heures quatorze, par cet homme, poursuivit Netto en lui tendant deux minces chemises beiges. Christopher Richard Andrew Kelso, surnommé généralement “Fluke”.

— Tiens, c’est joli ça », fit Souvorine, qui n’avait pas encore vu la photo. Elle sortait tout juste de la chambre noire et puait l’hyposulfite de soude. « Ça vient d’où ?

— Troisième étage, cour intérieure, face à l’entrée de l’escalier de Mamantov.

— Depuis quand pouvons-nous nous permettre un appartement dans la Maison sur le Quai ? grommela Arseniev.

— C’est vide. Ça ne nous coûte pas un kopeck.

— Combien de temps y est-il resté ?

— Arrivé à quatorze heures trente-deux, mon colonel. Reparti à quinze heures sept. Un de nos agents, le lieutenant Bounine, a alors été chargé de le filer. Kelso a pris le métro à Borovitskaïa, ici, a changé une fois et est sorti à Krasnopresnenskaïa pour se rendre à une maison ici… (Netto posa à nouveau un doigt sur le plan)… rue Vspolnii. Une propriété abandonnée. Il y est entré illégalement et a passé approximativement quarante minutes à l’intérieur. Au dernier rapport, il était ici, se dirigeant à pied vers la Ceinture des Jardins. C’était il y a dix minutes.