— Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? Fluke ?
— Verni, mon colonel, répondit aussitôt Netto. Coup de pot.
— Sergo ? Il arrive, ce putain de café ? »
Arseniev, absolument énorme, avait l’habitude de s’endormir s’il n’avait pas sa dose de caféine toutes les heures.
« Ça vient, Iouri Simonovitch », fit une voix dans l’Interphone.
« Les parents de Kelso avaient tous deux plus de quarante ans à sa naissance, mon colonel. »
Arseniev tourna ses petits yeux étonnés vers Vissari Netto. « Qu’est-ce qu’on en a à faire, de ses parents ?
— Eh bien… » Le jeune homme perdit contenance, se bloqua et adressa à Souvorine un regard suppliant.
« Kelso est un coup de pot, expliqua Souvorine. La blague. C’est une blague.
— Et c’est drôle ? »
Ils furent sauvés par l’arrivée du café, apporté par le secrétaire d’Arseniev. La tasse bleue portait l’inscription I LOVE NEW YORK, et Arseniev la leva dans leur direction, comme pour boire à leur santé. « Alors, fit-il en plissant les yeux par-dessus le bord de sa tasse fumante, parlez-moi de ce monsieur Fluke.
— Né à Wimbledon, en Angleterre, en 1944 », lut Netto dans son dossier. (Souvorine trouva remarquable qu’il ait pu rassembler tout cela en un après-midi ; ce garçon était efficace, et ne manquait certainement pas d’ambition.) « Le père, petit bourgeois typique, employé dans un cabinet juridique, trois sœurs, toutes plus âgées ; éducation classique ; obtient en 1973 une bourse pour étudier l’histoire à la faculté de Saint-John, à Cambridge ; passe ses diplômes avec les honneurs et, en 1976… »
Souvorine avait déjà parcouru tout cela — le dossier personnel exhumé des Registres, les quelques coupures de presse, l’article du Who’s Who — et il s’efforçait maintenant de faire correspondre la biographie avec ce cliché, pris à la sauvette, d’une silhouette en imperméable en train de quitter un appartement. Le grain de la photo évoquait plaisamment les années cinquante : l’homme, qui regardait de l’autre côté de la rue, une cigarette aux lèvres, ressemblait à ces acteurs français un peu miteux qui jouaient en leur temps les flics roublards. Fluke. Un surnom vous colle-t-il à la peau parce qu’il vous va bien ou est-ce que c’est vous qui évoluez inconsciemment pour mieux lui correspondre ? Fluke, l’adolescent gâté et flemmard, couvé par toutes les femmes de sa famille, qui surprend ses professeurs en décrochant cette bourse à Cambridge — la première de l’histoire de ce petit lycée. Fluke, l’étudiant fêtard qui, sans effort apparent, sort trois ans plus tard premier de sa promotion. Fluke qui se retrouve justement sur le palier d’un des types les plus dangereux de Moscou — quoiqu’il ait dû, en tant qu’étranger, se sentir invulnérable. Oui, mieux valait se méfier avec ce verni de Fluke…
« … Bourse à Harvard en 1968 ; admis à l’université de Moscou dans le cadre du programme “Étudiants pour la Paix” en 1980 ; contacts avec des dissidents (voir annexe A) conduisant à une recatégorisation de “bourgeois libéral” en “conservateur et réactionnaire” ; thèse de doctorat publiée en 1984, Le Pouvoir dans les campagnes : les paysans de la région de la Volga, 1917–1922 ; maître de conférences en histoire moderne à l’université d’Oxford de 1983 à 1994 ; habite maintenant New York ; auteur de Oxford. Histoire de l’Europe de l’Est, 1945–1987 ; Vortex. La Chute de l’empire soviétique, publié en 1993 ; de nombreux articles…
— Très bien, Netto, fit Arseniev en levant la main. Il se fait tard. Est-ce qu’on lui a déjà fait des avances ? » La question s’adressait à Souvorine.
« Deux fois, répondit celui-ci. Une fois à l’université, évidemment, en 1980. Et puis une autre fois à Moscou, en 1991, quand on a essayé de le brancher sur la démocratie et la Russie nouvelle.
— Et ?
— Et ? En lisant les rapports ? Je dirais qu’il nous a ri au nez.
— Est-ce qu’on pense que ce serait un agent occidental ?
— Peu vraisemblable. Il a écrit un article dans le New Yorker — c’est dans le dossier — pour décrire comment la CIA et le SIS ont essayé tous deux de le recruter. Plutôt amusant, en fait. »
Arseniev se rembrunit. Il n’aimait guère la publicité, de quelque côté que ce fut. « Une femme ? Des enfants ? »
Netto se remit aussitôt en selle. « Marié trois fois. » Il adressa un regard à Souvorine, qui lui fit de la main signe de continuer : il préférait rester en retrait. « Épouse d’abord, encore étudiant, Katherine Jane Owen, divorce en 1979. Épouse ensuite Irina Mikhaïlovna Pougatcheva, en 1981…
— Il a épousé une Russe ?
— Une Ukrainienne. Presque certainement un mariage arrangé. Elle était expulsée de l’université pour activités contre l’État. C’est le début des relations de Kelso avec des dissidents. Elle a obtenu un visa en 1984.
— On l’a retenue ici pendant trois ans ?
— Non, mon colonel. Ce sont les Anglais qui bloquaient. Quand ils l’ont enfin laissée entrer sur leur territoire, Kelso vivait déjà avec une de ses étudiantes, une Américaine boursière à Oxford. Le mariage avec Pougatcheva est dissous en 1985. Elle est maintenant remariée à un orthodontiste de Glamorgan. Il y a un dossier, mais je crains de ne pas avoir…
— Aucune importance, fit Arseniev. On va se noyer sous la paperasse. Et le troisième mariage ? » Il adressa un clin d’œil à Souvorine. « Un vrai Roméo !
— Margaret Madeline Lodge, une étudiante américaine…
— La boursière d’Oxford ?
— Non, une autre boursière à Oxford. Il épouse celle-ci en 1986. Divorce l’année dernière.
— Des gosses ?
— Deux fils. Qui habitent avec leur mère à New York.
— On ne peut s’empêcher d’admirer ce type », commenta Arseniev qui, malgré sa corpulence, avait une maîtresse au Service technique. Il contempla la photographie, les coins de la bouche baissés en une mimique admirative. « Qu’est-ce qu’il fait à Moscou ?
— Rossarkhiv a organisé une conférence pour les spécialistes étrangers, dit Netto.
— Felix ? »
Le commandant Souvorine était assis la jambe droite repliée, la cheville posée sur le genou gauche, les coudes tranquillement appuyés sur le dossier du canapé, son veston déboutonné… décontracté, sûr de lui, à l’américaine : conforme à son image. Il tira une bouffée de sa pipe avant de répondre.
« Les paroles prononcées au téléphone sont ambiguës, de toute évidence. On pourrait comprendre que Mamantov détient le cahier, et que l’historien voudrait le voir. Ou que c’est l’historien qui a le cahier, ou qui en a entendu parler, et qui voudrait vérifier certains détails auprès de Mamantov. Quoi qu’il en soit, Mamantov est clairement au courant de notre surveillance, ce qui explique pourquoi il a coupé court à la conversation. Quand Kelso doit-il quitter la Fédération, Vissari, est-ce que nous le savons ?
— Demain midi, répondit Netto. Un vol Delta pour JFK qui part de Cheremetievo-2 à treize heures trente. La place est réservée et confirmée.
— Je recommande qu’on s’arrange pour faire fouiller Kelso, conseilla Souvorine. Une fouille au corps, ça vaudrait mieux — retardez le vol si nécessaire. Motif : possibilité d’exportation de matériel d’intérêt culturel et historique. Comme ça, s’il a pris quelque chose dans la maison de la rue Vspolnii, on pourra le récupérer. Entre-temps, on continue la surveillance de Mamantov. »