« C’est vous qui voyez, répéta Blok.
— Il y a tout ?
— Ça va jusqu’en 1961. Vous voulez le reste ?
— Bien sûr. »
Il ne pouvait les lire tous. Il lui aurait fallu un mois. Il se contenta donc de défaire le ruban de chaque paquet, de feuilleter les pages déchirées et cassantes pour voir si elles contenaient quoi que ce soit d’intéressant, puis de remettre le ruban en place. C’était un travail sale. Ses mains ne tardèrent pas à noircir. Les poussières envahissaient la membrane de son nez et lui donnaient mal à la tête.
Strictement confidentiel
28 juin 1953
Au camarade Malenkov, du Comité central
Je joins le compte rendu du contre-interrogatoire du prisonnier A.N. Poskrebichev, ancien assistant de I.V. Staline, concernant ses activités d’espion antisoviétique.
L’enquête se poursuit.
C’est ce qui avait été le commencement de tout : deux pages, au milieu de l’interrogatoire de Poskrebichev, soulignées à l’encre rouge par une main nerveuse, près d’un demi-siècle plus tôt :
Question : Décrivez le comportement du Secrétaire général pendant les années 1949–1953.
Poskrebichev : Le Secrétaire général est devenu de plus en plus renfermé et secret. Il n’a plus quitté la région de Moscou après 1951. Sa santé s’est sérieusement détériorée, je dirais, à partir de son soixante-dixième anniversaire. J’ai été témoin en plusieurs occasions de désordres cérébraux conduisant à des syncopes dont il se remettait très vite. Je lui ai dit : « Laissez-moi appeler les médecins, camarade Staline. Vous avez besoin d’un médecin. » Mais le Secrétaire général a refusé. Il disait que la Quatrième Administration principale du ministère de la Santé était sous le contrôle de Beria, et que, s’il faisait absolument confiance à Beria pour fusiller un homme, il ne se fiait pas à lui pour en soigner un. Je me contentais donc de préparer des tisanes pour le Secrétaire général.
Question : Décrivez les effets de ces problèmes de santé sur la manière dont le Secrétaire général conduisait les affaires.
Poskrebichev : Avant les syncopes, le Secrétaire général pouvait traiter environ deux cents documents par jour. Après, sa quantité de travail a considérablement baissé, et il a cessé de voir bon nombre de ses collègues. Il écrivait beaucoup pour lui-même, mais je n’avais pas le droit de regarder de quoi il s’agissait.
Question : Décrivez la forme que prenaient ces travaux d’écriture.
Poskrebichev : Ils prenaient des formes diverses. La dernière année, par exemple, il avait pris un cahier.
Question : Décrivez ce cahier.
Poskrebichev : C’était un cahier ordinaire, de ceux qu’on peut acheter dans n’importe quelle papeterie, avec une couverture de toile cirée noire.
Question : Qui d’autre connaissait l’existence de ce cahier ?
Poskrebichev : Le chef de ses gardes du corps, le général Vlassik, était au courant. Beria aussi, et il m’a demandé plusieurs fois d’en obtenir une copie. Ce n’était pas possible, même pour moi, car le Secrétaire général le rangeait à son bureau, dans un coffre-fort dont il était le seul à posséder la clé.
Question : Quel était selon vous le contenu de ce cahier ?
Poskrebichev : Je ne peux rien dire. Je n’en sais rien.
Strictement confidentiel
30 juin 1953
Au Vice-ministre de la Sécurité de l’État soviétique, A.A. Iepichev
Vous avez pour instructions de localiser de toute urgence les écrits personnels de I.V. Staline auxquels A.N. Poskrebichev fait allusion, et de prendre pour ce faire toutes les mesures nécessaires.
Contre-interrogatoire du prisonnier, le lieutenant général N.S. Vlassik 1er juillet 1953 [extrait]
Question : Décrivez le cahier noir appartenant à I.V. Staline.
Vlassik : Je ne me souviens pas de ce cahier.
Question : Décrivez le cahier noir appartenant à I.V. Staline.
Vlassik : Je m’en souviens, maintenant. J’ai eu connaissance de son existence en décembre 1952. Un jour, j’ai vu ce cahier sur le bureau du camarade Staline. J’ai demandé à Poskrebichev ce qu’il contenait, mais Poskrebichev n’a pas pu me le dire. Le camarade Staline a vu que je le regardais et m’a demandé ce que je faisais. J’ai répondu que je ne faisais rien, que mes yeux s’étaient simplement posés sur ce cahier, mais que je n’y avais pas touché. Alors, le camarade Staline m’a dit : « Toi aussi, Vlassik, après plus de trente ans ? » J’ai été arrêté le lendemain matin, et conduit à la Loubianka.
Question : Décrivez les circonstances de votre arrestation.
Vlassik : J’ai été arrêté par Beria, et j’ai subi de sa main des sévices sans nombre. Beria m’a interrogé à maintes reprises au sujet de ce cahier du camarade Staline. J’étais incapable de lui fournir des détails. Je ne sais rien de plus sur ce sujet.
Déposition du lieutenant A.P. Titov, garde du Kremlin juillet 1953 [extrait]
Le 1er mars 1953, j’étais de garde dans le secteur des dirigeants au Kremlin de 22 h à 6 h le lendemain matin. Vers 4 h 40, j’ai croisé dans le Couloir des Héros le camarade L.P. Beria et un autre camarade dont je ne connais pas l’identité. Le camarade Beria portait un sac, ou une sorte de petite mallette.
Interrogatoire du lieutenant P.G. Rapava, NKVD juillet 1953 [extrait]
Question : Décris ce qui est arrivé après ton départ de la datcha de Staline avec le traître Beria.
Rapava : J’ai reconduit le camarade Beria chez lui.
Question : Décris ce qui est arrivé après ton départ de la datcha de Staline avec le traître Beria.
Rapava : Je me souviens maintenant. J’ai conduit le camarade Beria au Kremlin pour qu’il puisse prendre des papiers dans son bureau.
Question : Décris ce qui est arrivé après ton départ de la datcha de Staline avec le traître Beria.
Rapava : Je n’ai rien à ajouter à ma précédente déclaration.
Question : Décris ce qui est arrivé après ton départ de la datcha de Staline avec le traître Beria.
Rapava : Je n’ai rien à ajouter à ma précédente déclaration.
Interrogatoire de L.P. Beria juillet 1953 [extrait]