Question : Quand as-tu eu connaissance du cahier personnel appartenant à I.V. Staline ?
Beria : Je refuse de répondre à toute question avant d’avoir pu m’exprimer devant le Comité central au complet.
Question : Vlassik et Poskrebichev ont tous les deux confirmé ton intérêt pour ce cahier.
Beria : Le Comité central est le seul tribunal habilité à traiter de ces questions.
Question : Tu ne nies pas ton intérêt pour ce cahier.
Beria : Le Comité central est le seul tribunal possible.
Strictement confidentiel
30 novembre 1953
Au Vice-ministre de la Sécurité d’État, A. A. Iepichev
Vous avez pour instructions de conclure rapidement l’enquête sur le traître et criminel contre le Parti, Beria, et de porter cette affaire devant le tribunal.
Interrogatoire de L.P. Beria 2 décembre 1953 [extrait]
Question : Nous savons que tu t’es emparé du cahier de I.V. Staline, et cependant tu continues de le nier. Quel intérêt ce cahier présente-t-il pour toi ?
Beria : Terminé.
Question : Quel intérêt ce cahier présente-t-il pour toi ?
Beria : [L’accusé indique par geste son refus de coopérer.]
Strictement confidentiel
23 décembre 1953
Aux camarades Malenkov et Khrouchtchev, du Comité central
Je vous prie de noter que L.P. Beria, condamné à mort, a été exécuté ce matin à 1 h 50.
27 décembre 1953
Jugement de la Cour spéciale du Peuple dans l’affaire du lieutenant P.G. Rapava : quinze ans de travaux forcés.
Souvorine ne supportait plus d’avoir les mains aussi poussiéreuses. Il parcourut le couloir vide jusqu’à ce qu’il trouve des toilettes avec un lavabo où il pût se les laver. Il y était encore, en train de finir de se frotter les ongles, quand son téléphone portable se mit à sonner. Dans le silence de la Loubianka, cela le fit sursauter.
« Souvorine.
— C’est Netto. On l’a perdu. Le n° 3.
— Qui ? De quoi tu parles ?
— Du n° 3. L’historien. Il est allé manger avec les autres, et puis il n’est jamais ressorti de la salle. On dirait bien qu’il a filé par les cuisines. »
Souvorine poussa un grognement, se retourna et s’appuya contre le mur. Cette affaire était en train de leur échapper.
« Depuis combien de temps ?
— Environ une heure. À la décharge de Bounine, ça faisait dix-huit heures qu’il était de garde. » Un silence. « Commandant ? »
Souvorine avait coincé son téléphone entre l’épaule et le menton. Il se séchait les mains et réfléchissait. En fait, il n’en voulait pas à Bounine. Pour procéder à une filature efficace, il aurait fallu quatre agents, six pour plus de sécurité.
« Je suis toujours là. Envoie-le se reposer.
— Vous voulez que j’appelle le chef ?
— Non, je ne pense pas. Pas deux fois dans la même journée. Il pourrait commencer à croire que nous sommes incompétents. » Il s’humecta les lèvres ; elles avaient un goût de poussière. « Et toi, pourquoi tu ne rentres pas te reposer, Vissari ? On se retrouve dans mon bureau à huit heures demain matin.
— Vous avez trouvé quelque chose ?
— Seulement que ceux qui nous parlent du bon vieux temps nous racontent des conneries. »
Il se rinça la bouche, cracha et retourna travailler.
Beria avait été exécuté, Poskrebichev relâché, Vlassik condamné à dix ans, Rapava envoyé dans la Kolyma et Iepichev déchargé de l’affaire, mais l’enquête se poursuivait.
La maison de Beria fut fouillée de la cave au grenier sans fournir le moindre indice, sinon quelques fragments de restes humains (féminins) vraisemblablement dissous dans l’acide puis emmurés. Beria disposait de son propre réseau de cellules au sous-sol. La propriété fut mise sous scellés.
En 1956, le ministère des Affaires étrangères demanda au KGB s’il disposait de locaux susceptibles d’abriter l’ambassade de la toute nouvelle république de Tunisie, et, après une brève enquête de routine, la propriété de la rue Vspolnii lui fut cédée.
Vlassik fut interrogé encore deux fois au sujet du cahier, mais n’ajouta rien de nouveau. Poskrebichev fut surveillé, mis sur écoute et encouragé à écrire ses mémoires mais, quand il eut terminé, le manuscrit fut saisi pour « rétention permanente ». Un extrait, une seule page, avait été agrafé au dossier :
Nous avons sondé l’esprit de cet incomparable génie de notre temps lors de sa dernière année, alors qu’il devait affronter le caractère inéluctable de sa propre mort. Je ne sais pas. Iossif Vissarionovitch a peut-être confié ses pensées les plus secrètes à un cahier, qui ne le quitta guère durant les derniers mois de son labeur incessant pour son peuple et la cause de l’humanité progressiste. Il est à espérer que ce document remarquable contenant, comme c’est sûrement le cas, l’essence même de sa sagesse de principal théoricien du marxisme-léninisme sera un jour découvert et publié pour le bénéfice de…
Souvorine bâilla, referma le lot et le mit de côté avant d’en prendre un autre. Il s’agissait cette fois-ci des rapports hebdomadaires d’une taupe du Goulag appelée Abidov, chargée de surveiller le prisonnier Rapava pendant tout le temps qu’il passerait à la mine d’uranium de Boutouguitchag. Il n’y avait rien d’intéressant dans ces doubles au carbone malpropres. Ils s’achevaient abruptement sur une note laconique d’un agent du KGB qui signalait la mort d’Abidov, tué d’un coup de couteau, et le transfert de Rapava vers un camp de travail en forêt.
D’autres dossiers, d’autres taupes, d’autres riens. Les documents autorisant la libération de Rapava au terme de sa peine, documents examinés par une commission spéciale de la Deuxième Direction générale, transmis, estampillés, autorisés. Un emploi approprié sélectionné pour l’ancien prisonnier à l’atelier des locomotives de la gare de Leningrad. Un informateur du KGB sur place : Antipine, contremaître. Un logement approprié sélectionné pour l’ancien prisonnier dans le tout nouveau complexe Victoire de la Révolution ; un informateur du KGB sur place : Senka, surveillant de l’immeuble. D’autres rapports. Rien. Affaire revue et classée « Détournement de ressources », 1975. Plus rien dans le dossier jusqu’en 1983, quand le cas de Rapava fut brièvement réexaminé à la demande du chef adjoint de la Cinquième Direction (Idéologie et Dissidence).
Bien, bien…
Souvorine prit sa pipe et se mit à la suçoter, puis il se gratta le front avec le tuyau et reparcourut les dossiers. Quel âge avait ce type ? Rapava, Rapava, Rapava… Voilà, Papou Guerassimovitch Rapava, né le 9 septembre 1927.
Vieux alors, dans les soixante-dix ans. Mais pas si vieux que ça. Pas assez vieux pour que, même dans un pays où l’espérance de vie masculine n’était que de cinquante-huit ans et ne cessait de diminuer — pis encore qu’à l’époque de Staline —, pas assez vieux pour qu’il soit forcément mort.