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Kelso monta plus vite les deux derniers étages, soudain envahi par une vague d’espoir. Elle ne l’avait donc pas complètement mené en bateau, car qui d’autre que Papou Rapava pouvait bien passer des tubes de Joseph Staline à une heure trente du matin ? Il déboucha sur le cinquième palier et suivit le bruit le long du couloir crasseux jusqu’au numéro 12. L’immeuble était presque entièrement abandonné. La plupart des portes étaient condamnées avec des planches, mais pas celle de Rapava. Non, mon garçon, celle de Rapava n’était pas condamnée. Elle était même entrouverte et, juste devant, pour une raison que Kelso ne pouvait encore soupçonner, il y avait des plumes par terre.

La musique s’arrêta.

Eh bien entre, mon gars. Qu’est-ce que tu attends ? Qu’est-ce qu’il y a ? Ne me dis pas que t’as la trouille…

Pendant quelques secondes, Kelso resta sur le seuil, l’oreille tendue.

Soudain, un roulement de tambour retentit.

L’hymne résonna de nouveau.

Prudemment, il poussa la porte. Bien qu’elle fut entrouverte, elle refusait de se pousser davantage. Il y avait quelque chose qui bloquait derrière.

Il se força un passage de côté. Les lumières s’allumèrent.

Nom de Dieu…

Je me disais bien que ça t’en mettrait plein la vue ; mon gars ! Je pensais bien que tu serais étonné. À partir du moment où tu dois te faire baiser, autant que tu te fasses baiser par des professionnels, hein ?

Il y avait aux pieds de Kelso beaucoup d’autres plumes, qui s’échappaient d’un coussin éventré. On ne pouvait cependant pas dire que ces plumes se trouvaient répandues sur le plancher, parce qu’il n’y avait plus de plancher. Les lames du parquet avaient toutes été soulevées puis empilées autour de la pièce. Ce qui restait des maigres biens de Rapava, des livres au dos lacéré, des photos lardées de coups de couteau, des squelettes de chaises, un téléviseur explosé, une table aux pieds retournés, des fragments de vaisselle, des éclats de verres, des lambeaux de tissu, jonchait les solives. Les murs intérieurs avaient été mis à nu afin de découvrir la moindre cavité, les murs extérieurs avaient été martelés, visiblement à coups de massue. Le plafond s’était en grande partie effondré, et ce qui subsistait de la pièce semblait givré par le plâtre.

En équilibre au milieu de ce chaos, sur une mare noire et hérissée de disques brisés, un gros électrophone Telefunken se remettait automatiquement en marche.

Parti de Lénine !

Parti de Staline !

Kelso s’avança précautionneusement sur les solives et souleva la tête de lecture.

Dans le silence, le goutte-à-goutte d’un robinet brisé retentit.

L’étendue de la destruction était tellement incroyable, dépassait tellement tout ce qu’il avait jamais pu voir, qu’une fois rassuré sur le fait que l’appartement était vide, Kelso oublia de se dire qu’il aurait dû avoir peur. Du moins au début. Ahuri, il regardait autour de lui.

Alors mon gars, où est-ce que je suis, moi ? Voilà la question. Qu’est-ce qu’ils ont fait de ce pauvre vieux Papou ? Eh bien, viens donc me chercher. Allez, camarade, on y va. On n’a pas toute la nuit !

D’un pas vacillant, Kelso avança sur une traverse jusqu’au coin cuisine : paquets éventrés, glacière retournée, placards arrachés… il repartit dans l’autre sens et tourna à l’angle dans un petit couloir, s’accrochant au mur pour ne pas glisser.

Deux portes, là, mon gars : la droite et la gauche. À toi de choisir.

Il hésita, indécis, puis tendit la main.

La première : une chambre à coucher.

Tu chauffes maintenant, mon garçon. D’ailleurs, est-ce que tu as eu envie de baiser ma fille ?

Matelas lacéré, oreiller lacéré. Lit renversé. Tiroirs vidés. Petite natte de nylon, roulée et écartée. Partout des bouts de plâtre. Plancher soulevé, plafond effondré.

Le souffle court, Kelso battit en retraite dans le couloir et resta un instant en équilibre sur une solive, cherchant à reprendre son calme.

L’autre porte…

De plus en plus chaud !

L’autre porte : la salle de bains. Couvercle de la chasse d’eau retiré, tombé contre la cuvette. Évier arraché du mur. Baignoire en plastique blanche remplie d’eau rosâtre qui évoqua pour Kelso du vin géorgien dilué. Il y trempa les doigts et les retira aussitôt, surpris par la froideur de l’eau. Ses doigts laissaient des empreintes rouges.

Flottant à la surface : un rond de cheveux encore attachés à un petit lambeau de peau.

Allez, mon gars, on s’en va.

D’une solive à l’autre, du plâtre plein la tête, sur ses mains, sur son manteau, ses chaussures…

Dans la panique, il trébucha. Son pied gauche rata la poutre et s’enfonça dans le plafond de l’appartement du dessous. Un fragment tomba. Kelso l’entendit s’écraser dans l’obscurité du logement vide. Il lui fallut bien trente secondes, en s’aidant de ses mains, pour dégager son pied. Puis il se libéra.

Il passa en force de l’autre côté de la porte et remonta précipitamment le couloir, passant devant les appartements abandonnés pour regagner l’escalier. Alors il entendit un coup sourd.

Il s’arrêta pour écouter.

Un coup sourd.

Oh, tu brûles maintenant, mon garçon, tu brûles vraiment

Cela venait de l’ascenseur. Il y avait quelqu’un dans l’ascenseur.

Un coup sourd.

* * *

La Loubianka, l’immobilité de la nuit, la longue voiture noire dont le moteur tournait, les deux agents en pardessus qui descendaient l’escalier au pas de charge… n’y avait-il donc aucun moyen d’échapper au passé ? pensa Souvorine avec amertume tandis qu’ils s’éloignaient à vive allure. Il était surpris qu’il n’y eût pas de touristes pour immortaliser cette scène traditionnelle de la vie en Sainte Russie. « Et si on mettait ça dans l’album, chérie, entre la cathédrale Saint-Basile et une troïka dans la neige ? »

Ils s’enfoncèrent dans un nid-de-poule au bas de la côte, près de l’hôtel Métropole, et sa tête heurta le toit capitonné de la voiture. À l’avant, à côté du chauffeur, Netto dépliait un plan à grande échelle des rues de Moscou, un plan d’une précision qu’il ne serait jamais donné de voir aux touristes parce qu’il était encore officiellement secret. Souvorine alluma la veilleuse et se pencha pour mieux regarder. Les grands ensembles formant le complexe Victoire de la Révolution étaient éparpillés comme autant de timbres-poste le long de la ligne de métro Tagansko-Krasno, en banlieue nord-ouest.

« Combien de temps, d’après vous ? Vingt minutes ?

— Quinze », répliqua le chauffeur sur un ton suffisant.

Il fit ronfler le moteur, alluma les phares et vira à droite, ce qui projeta Souvorine de l’autre côté, contre la portière. Il eut la vision fugitive de la bibliothèque Lénine qui filait devant lui.

« Du calme, fit-il, pour l’amour du Ciel. Ce serait bête de se prendre une contredanse. »

Ils continuèrent de rouler à toute vitesse. Dès qu’ils eurent quitté le centre-ville, Netto ouvrit la boîte à gants puis tendit à Souvorine un Makarov bien huilé et un chargeur plein. Souvorine les prit à contrecœur, sentit le poids familier au creux de sa main, vérifia le mécanisme et poussa un bref soupir à l’adresse d’un bouleau fugitif. Il ne s’était pas engagé par goût de ce genre de choses. Il s’était engagé parce que son père était diplomate et lui avait enseigné très tôt que la meilleure chose à faire, quand on vivait en Union soviétique, était d’obtenir un poste à l’étranger. Les armes ? Souvorine n’avait pas mis les pieds sur le champ de tir de Iassenevo depuis un an. Il rendit le Makarov à Netto, qui haussa les épaules et le glissa dans sa propre poche.