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Un point bleu grossit avec fracas sur la route, derrière eux, puis enfla encore et les dépassa telle une mouche en colère : une voiture de patrouille de la milice de Moscou. Elle s’évanouit dans le lointain.

« Connard », marmonna le chauffeur.

Quelques minutes plus tard, ils quittèrent la grand-route pour la jungle de béton et de terrains vagues qu’était la Victoire de la Révolution. Quinze ans à la Kolyma avant de retrouver ça, pensa Souvorine. Et le pire, c’est que ça avait dû lui apparaître comme un paradis.

Netto annonça : « D’après le plan, l’immeuble n° 9 devrait se trouver juste au coin, là.

— Ralentissez, ordonna soudain Souvorine en posant la main sur l’épaule du chauffeur. Vous entendez quelque chose ? »

Il baissa la vitre. Une autre sirène, quelque part sur la gauche. Le son fut un instant amorti par un immeuble, puis il revint, très sonore, dans un déchaînement de lumières, un son et lumière en bleu et jaune, plutôt joli, et rapide. Pendant quelques secondes, la voiture de patrouille parut leur foncer dessus, mais elle sortit de la route pour cahoter sur un terrain vague. Ils ne tardèrent pas à arriver au même niveau et distinguèrent l’entrée de l’immeuble qui se trouvait derrière, illuminé comme dans un conte de fées : trois voitures, une ambulance, des gens qui s’agitaient, des traces sombres dans la neige.

Ils firent deux fois le tour du bâtiment, trio de vampires que personne ne remarqua, tandis que les brancardiers sortaient le corps et qu’on emmenait Kelso.

CHAPITRE 11

Simonov fait le récit suivant :

« Aux réunions du Conseil des commissaires du Peuple, le camarade Staline avait l’habitude de se lever de sa place assignée, en tête de la longue table, et de faire les cent pas derrière le dos des personnes présentes. Personne n’osait se retourner pour le regarder : on ne pouvait estimer où il se trouvait qu’au crissement léger de ses bottes de cuir ou au parfum fugace de sa pipe Dunhill. Lors de la réunion en question, la conversation portait sur le grand nombre d’accidents d’avion qui avaient eu lieu récemment. Le chef de l’armée de l’air, Ritchagov, était ivre. “Il y aura toujours un fort taux d’accidents, laissa-t-il échapper, tant que vous nous obligerez à piloter des cercueils volants.” Il y eut un long silence, au bout duquel Staline murmura : “Tu n’aurais vraiment pas dû dire ça.” Quelques jours plus tard, Ritchagov était fusillé. »

On pourrait citer un nombre incalculable d’anecdotes de ce genre. Sa technique favorite, d’après Khrouchtchev, était de dévisager brusquement un homme en disant : « Pourquoi ton visage est-il si fuyant aujourd’hui ? Pourquoi ne peux-tu regarder le camarade Staline dans les yeux ? » La vie de cet homme ne tenait alors plus qu’à un fil.

L’utilisation que Staline faisait de la terreur semble avoir été en partie instinctive (il était d’un naturel physiquement violent et frappait parfois ses inférieurs en plein visage) et en partie calculée. « Le peuple, a-t-il dit à Maria Svanidzé, a besoin d’un tsar. » Et le tsar qu’il a pris pour modèle est Ivan le Terrible. Nous avons des confirmations écrites de cela dans la bibliothèque personnelle de Staline, qui contient un exemplaire de la pièce de 1942 de A.M. Tolstoï, Ivan Grozni (F558 03 D350). Non seulement Staline y a corrigé les discours d’Ivan pour les rendre plus percutants et laconiques, plus conformes à lui-même en somme, mais il a aussi griffonné à plusieurs reprises sur la page de titre le mot « Maître ».

Il n’avait en fait qu’une seule critique à adresser à son modèle : il était trop faible. Comme il l’a dit à Sergueï Eisenstein : « Ivan le Terrible exécutait quelqu’un, puis passait de longues heures à se repentir et à prier. Dieu finissait par l’emporter. Il aurait dû faire preuve de plus de fermeté encore ! » (Moscovskié Novosti, n° 32,1988.)

Staline manquait de tout sauf de fermeté.

Le professeur I.A. Kouganov estime qu’environ soixante-six millions de personnes ont été tuées en URSS entre 1917 et 1953 : fusillées, torturées, mortes de faim surtout, de froid et d’épuisement dans les camps de travail. D’autres prétendent que le nombre total ne dépasse pas quarante-cinq millions. Comment savoir ?

Aucune de ces estimations ne prend d’ailleurs en compte les quelque trente millions de morts de la Deuxième Guerre mondiale.

Pour replacer ces chiffres dans leur contexte, il faut savoir que la Fédération de Russie totalise aujourd’hui une population d’environ cent cinquante millions d’habitants. En supposant que les ravages du communisme ne se soient jamais produits, et en prenant en compte les courbes démographiques normales, la population actuelle devrait être de trois cents millions d’habitants.

Néanmoins — et c’est sûrement l’un des phénomènes les plus surprenants de cette époque —, Staline continue de jouir d’un haut niveau de popularité dans ce pays à moitié vide. Ses statues ont été déboulonnées, il est vrai. Certaines rues ont été débaptisées. Mais il n’y a pas eu de procès de Nuremberg comme en Allemagne. Il n’y a pas eu de processus équivalent à la dénazification allemande. Il n’y a pas eu de Commission de la Vérité comme on en a vu s’établir en Afrique du Sud.

Et l’ouverture des archives ? « Confronter le passé » ? Mesdames et messieurs, disons franchement ce que nous savons déjà tous. Que le gouvernement russe actuel a peur, et qu’il est aujourd’hui plus difficile d’avoir accès aux archives que cela l’était il y a six ou sept ans. Vous connaissez les faits aussi bien que moi. Les dossiers de Beria : fermés. Les dossiers du Politburo : fermés. Les dossiers de Staline — je veux parler des vrais dossiers, pas de la vitrine qu’on nous propose ici : fermés.

Je vois que mes remarques ne sont pas très bien perçues par un ou deux confrères…

Très bien, je vais arriver à ma conclusion avec cette observation : il ne fait à présent aucun doute que c’est Staline et non Hitler qui représente la figure la plus inquiétante de ce XXe siècle.

Je ne dis pas cela… Je ne dis pas cela simplement parce que Staline a tué plus de gens qu’Hitler, même si c’est de toute évidence le cas, ni même parce que Staline était encore plus grand psychopathe qu’Hitler, même si c’était de toute évidence le cas. Je dis cela parce que Staline, contrairement à Hitler, n’a pas encore été exorcisé. Et aussi parce que Staline n’a pas été, comme Hitler, un cas unique, un phénomène surgi de nulle part. Staline entre dans une tradition historique de règne de la terreur qui existait avant lui, qu’il a affiné et qui pourrait exister encore. C’est son spectre et non celui d’Hitler qui devrait nous inquiéter.

Réfléchissez un peu. Quand vous prenez un taxi à Munich, vous ne trouvez pas le portrait d’Hitler affiché dans la voiture, si ? Le lieu de naissance d’Hitler n’est pas un lieu saint et sa tombe n’est pas fleurie tous les jours. On n’achète pas. d’enregistrements des discours d’Hitler dans les rues de Berlin et Hitler n’est pas communément encensé par les dirigeants politiques allemands comme étant un « grand patriote ». L’ancien parti d’Hitler n’a pas obtenu 40 % des voix aux dernières élections allemandes…