Belenki adressa à Kelso un regard entendu, rassembla les feuillets de la déposition et repoussa sa chaise. « Il va falloir que vous descendiez un moment en cellule. Ne vous inquiétez pas. »
En entendant le mot cellule, Kelso éprouva un spasme de panique. « Je voudrais parler à quelqu’un de l’ambassade. »
Belenki se redressa et resserra son nœud de cravate, reboutonna sa tunique et tira sur les pans de sa veste en un vain effort pour la rajuster.
« Puis-je parler à quelqu’un de l’ambassade ? répéta Kelso. Je voudrais connaître mes droits. »
Belenki raidit les épaules et se dirigea vers la porte. « Trop tard », fit-il.
A l’entrée des cellules qui se trouvaient au sous-sol du quartier général de la Division centrale de la milice de Moscou, Kelso fut rapidement fouillé, et on lui confisqua passeport, portefeuille, montre, stylo-plume, ceinture, cravate et lacets. Il regarda ses biens disparaître dans une enveloppe en carton, signa un formulaire et se vit remettre un reçu. Puis, tenant ses bottines d’une main, son bout de papier de l’autre et son manteau sur le bras, il suivit le garde le long d’un couloir blanchi à la chaux, bordé de chaque côté de portes blindées. Le gardien souffrait visiblement de furonculose — au-dessus du col brun et douteux, son cou ressemblait à une assiette de boulettes rouges — et, en entendant ses pas, les occupants de certaines cellules commencèrent à crier en tapant contre les portes. Il ne fit pas attention.
La huitième cellule sur la gauche. Trois mètres sur quatre. Pas de fenêtre. Un sommier métallique. Pas de couverture. Un seau émaillé dans un coin, avec une planche de bois taché en guise de couvercle.
Kelso fit lentement, en chaussettes, le tour de la pièce puis jeta son imperméable et ses bottines sur le lit. Derrière lui, la porte se referma avec un fracas métallique de sous-marin.
Se soumettre. C’était, il l’avait appris en Russie bien des années auparavant, le secret de la survie. À la frontière, quand on contrôlait vos papiers pour la quinzième fois, à un barrage routier, quand on vous obligeait à vous garer sans raison puis qu’on vous faisait attendre pendant une heure et demie. Au ministère, quand il fallait faire tamponner votre visa mais que personne ne se montrait. Accepter. Attendre. Que le système se fatigue de lui-même. Protester ne servait qu’à faire augmenter votre tension.
Le judas s’ouvrit au centre de la porte, puis resta ouvert un moment et fut enfin refermé d’un coup sec. Il écouta les pas du gardien diminuer.
Il s’assit sur le lit, ferma les yeux et vit aussitôt, sans l’avoir voulu, comme un reste de lumière vive imprimé sur sa rétine, le corps blanc et nu qui tournait au fond de la cage d’ascenseur, les épaules, les talons et les mains entravées rebondissant doucement contre les murs.
Il se précipita vers la porte et la martela avec ses bottines en hurlant quelque temps, histoire, au moins, de se défouler un peu. Puis il se retourna et appuya le dos contre le panneau de métal, face aux limites étroites de sa cellule. Lentement, il se laissa glisser sur les talons, enserrant ses genoux dans ses bras.
Le temps. Ça aussi, c’est une notion bien particulière, mon gars. La mesure du temps. C’est, de toute évidence, plus facile avec une montre. Sans montre, on peut toujours s’aider avec l’alternance du jour et de la nuit. Mais, privé de fenêtre pour voir cette alternance, on n’a plus qu’à s’appuyer sur un mécanisme mental interne. Mais quand on a reçu un choc, ce mécanisme peut être sérieusement perturbé, et le temps devient en quelque sorte comme le sol est pour l’ivrogne, variable.
Puis, Kelso, à un moment indéterminé, poussa son corps de la porte jusqu’au lit et y resta en posant son manteau sur lui. Il avait les dents qui claquaient.
Ses pensées se bousculaient au hasard, déconnectées. Il pensa à Mamantov, revoyant encore et encore leur rencontre, essayant de se rappeler s’il avait livré une information susceptible de l’avoir conduit à Rapava. Puis il pensa à la fille de Rapava, et se dit qu’il avait manqué à sa promesse dans sa déposition. Elle l’avait abandonné. Maintenant, c’était lui qui la dénonçait comme prostituée. Ainsi va le monde. Sans doute la milice devait-elle avoir son adresse fichée quelque part. Son nom aussi. Elle serait prévenue de ce qui était arrivé à son père, et cela la laisserait… comment ? les yeux secs, il en était presque certain ; mais animée par l’esprit de vengeance.
Il essayait en rêve de l’embrasser à nouveau, mais elle s’esquivait toujours. Elle dansait de manière saccadée sur la neige, devant l’immeuble, pendant que O’Brian paradait en feignant d’être Hitler. Mme Mamantova fulminait d’être folle. Et, derrière une porte, quelque part, Papou Rapava continuait de cogner pour qu’on le fasse sortir. Par ici, mon gars ! Un coup sourd. Un coup sourd. Un coup sourd.
Il se réveilla sous le regard bleu de quelqu’un qui l’examinait par le judas. Puis l’œil de métal se referma et la serrure grinça.
Derrière le gardien pustuleux se tenait un deuxième homme, blond, bien habillé, et la première pensée de Kelso fût positive : l’ambassade, ils sont venus me chercher. Mais alors, le blond annonça, en russe : « Docteur Kelso, remettez vos bottines, s’il vous plaît. » Puis le gardien vida le contenu de l’enveloppe sur le lit.
Kelso se pencha pour remettre ses lacets. L’inconnu, remarqua-t-il, portait de coûteux souliers occidentaux. Il se redressa et remit sa montre, s’apercevant qu’il n’était que six heures vingt. À peine deux heures en cellule, mais cela lui suffisait pour le restant de ses jours. Il se sentit plus humain une fois chaussé. Un homme peut affronter le monde s’il a quelque chose aux pieds. Ils descendirent le couloir, déclenchant les mêmes cris et coups désespérés.
Il supposa qu’on allait poursuivre l’interrogatoire là-haut, mais au lieu de cela on le conduisit dans une cour intérieure où deux hommes attendaient à l’avant d’une voiture. Blondinet ouvrit la portière arrière droite. « S’il vous plaît », dit-il avec une froide politesse, puis il fit le tour de l’auto et monta par l’autre côté. Il régnait une atmosphère chaude et fétide à l’intérieur, comme après un long trajet, adoucie seulement par l’après-rasage délicat de Blondinet.
Ils démarrèrent, quittant les quartiers généraux de la milice pour déboucher dans la rue tranquille. Personne ne parlait. Le jour commençait à se lever, juste assez en tout cas pour que Kelso puisse reconnaître à peu près la direction qu’ils prenaient. Il avait déjà étiqueté le trio comme étant de la police secrète, ce qui signifiait le FSB, donc la Loubianka. Cependant, il fut surpris de constater qu’ils allaient vers l’est, et non vers l’ouest. Ils descendirent Novy Arbat, passèrent devant les magasins déserts et arrivèrent en vue de l’Oukraïna.
Il pensa donc qu’on le ramenait à l’hôtel. Mais il se trompait encore. Au lieu de franchir le pont, ils tournèrent à droite et suivirent la Moskova. L’aube s’installait vite maintenant, comme une réaction chimique, l’obscurité se dissolvant de l’autre côté du fleuve en un ton gris puis bientôt bleu alcalin sale. Les filets de fumée et de vapeur qui s’échappaient des cheminées d’usines, sur la rive opposée, viraient au rose corrosif.
Ils roulèrent en silence pendant quelques minutes encore puis quittèrent brusquement les quais pour se garer sur une sorte de terrain asséché qui semblait s’avancer dans l’eau. Un couple de grosses mouettes battit des ailes et s’envola, puis s’éloigna en planant avec des cris aigus. Blondinet sortit le premier et, après une brève hésitation, Kelso le suivit. Il lui vint à l’esprit qu’on l’avait amené sur le lieu parfait pour un accident : une simple poussée, une bousculade de reporters, une enquête de fond pour un supplément en couleurs londonien, des soupçons naissants rapidement oubliés. Mais il sut conserver une attitude digne. Que pouvait-il faire d’autre ?