Blondinet lisait la déposition que Kelso avait remise à la milice. Les feuilles claquaient dans le vent en provenance du fleuve. Il y avait chez cet homme quelque chose de familier.
« Votre avion, dit-il sans se retourner, part de Cheremetievo-2 à treize heures trente. Vous serez à bord.
— Qui êtes-vous ?
— Nous allons vous ramener à votre hôtel et vous prendrez le car avec vos collègues jusqu’à l’aéroport.
— Pourquoi faites-vous cela ?
— Vous essayerez peut-être de revenir très prochainement en Fédération de Russie. En fait, je suis certain que vous n’y manquerez pas : vous êtes du genre accrocheur, ça se voit. Mais je dois vous prévenir que toutes vos demandes de visa seront rejetées.
— Mais c’est une honte ! » C’était stupide de sa part, bien sûr, de se mettre en colère, mais il était trop secoué et fatigué pour s’en empêcher. « C’est un véritable scandale ! Tout le monde va penser que c’est moi qui l’ai tué.
— Mais c’est vous qui l’avez tué. (Le Russe se retourna.) C’est vous le tueur.
— C’est une plaisanterie ou quoi ? Si c’était le cas, je n’aurais pas appelé la milice. J’aurais pu fuir. »
Et ne croyez pas que ça ne m’est pas venu à l’esprit…
« C’est là-dedans, et c’est vous qui l’avez écrit » Blondinet tapa sur la liasse de feuillets. « Vous êtes allé voir Mamantov hier après-midi et vous lui avez dit qu’un “témoin d’autrefois” était venu vous voir à propos des papiers de Staline. Cela équivalait à une sentence de mort. »
Kelso bredouilla : « Je n’ai pas donné de nom. Je me suis repassé cette conversation au moins cent fois dans la tête, au moins cent fois.
— Mamantov n’avait pas besoin de nom. Le nom, il l’avait déjà.
— Vous ne pouvez être sûr…
— Papou Rapava, fit le Russe avec une patience exagérée, a fait l’objet d’une nouvelle enquête du KGB en 1983. Cette enquête avait été demandée par le chef adjoint de la Cinquième Direction, à savoir Vladimir Pavlovitch Mamantov. Vous comprenez ? »
Kelso ferma les yeux.
« Mamantov savait exactement de qui vous parliez. Il n’y a pas d’autre « Témoin d’autrefois ». Tous les autres sont morts. Donc, un quart d’heure après votre départ, Mamantov a quitté lui aussi son appartement. Il connaissait même l’adresse du vieux : c’était dans son dossier. Il disposait de sept, peut-être huit heures pour interroger Rapava. Avec le concours de ses amis. Et croyez-moi, un professionnel comme Mamantov peut faire beaucoup de dégâts sur une personne en huit heures. Vous voulez que je vous donne quelques détails médicaux ? Non ? Alors retournez à New York, docteur Kelso, et jouez à vos petits jeux d’historien dans un autre pays, parce qu’on n’est pas en Angleterre ni aux États-Unis ici, et que le passé n’est pas encore vraiment mort. En Russie, le passé a encore des rasoirs et des menottes. Demandez à Papou Rapava. »
Une risée balaya la surface de l’eau et souleva des vaguelettes, faisant cogner une bouée toute proche contre ses chaînes rouillées.
« Je pourrais témoigner, proposa Kelso au bout d’un moment. Vous aurez besoin de mon témoignage pour arrêter Mamantov. »
Pour la première fois, le Russe sourit. « Connaissez-vous bien Mamantov ?
— Non, à peine.
— Vous le connaissez à peine. Eh bien, c’est une chance. Certains d’entre nous le connaissent bien. Et je peux vous assurer que le camarade V.P. Mamantov n’aura pas moins de six témoins, et pas un seul au-dessous du grade de colonel, pour jurer qu’il a passé toute la soirée d’hier avec eux, à discuter d’œuvres de charité, à deux cents kilomètres de l’appartement de Papou Rapava. Voilà ce que vaut votre témoignage. »
Il déchira la déposition de Kelso en deux, puis encore en deux, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ne puisse plus le faire. Ensuite, il froissa les fragments entre ses mains avant de les lancer dans l’eau. Le vent les emporta. Les mouettes avides tournoyèrent autour puis s’écartèrent en hurlant leur dépit.
« Rien n’est plus comme avant, dit-il. Vous devriez le savoir. L’enquête repart à zéro ce matin. Cette déposition n’a jamais été prise. Vous n’avez jamais été retenu par la milice. L’agent qui vous a interrogé vient d’avoir une promotion et, au moment même où nous parlons, il se trouve dans un avion de transport militaire et file vers Magadan.
— Magadan ? » Magadan se trouvait à l’extrémité orientale de la Sibérie, à plus de six mille kilomètres de Moscou.
« Oh, on le ramènera, fit le Russe sur un ton léger, dès que cette affaire sera réglée. Mais on ne voudrait surtout pas que la presse moscovite vienne mettre son nez partout. Ce serait vraiment gênant. Maintenant, laissez-moi vous dire, tout en sachant que je ne peux pas vous empêcher de publier votre version des événements à l’étranger, qu’il n’y aura jamais de confirmation officielle d’ici, vous comprenez ? Au contraire. Nous nous réservons le droit de rendre publique notre version de votre emploi du temps d’hier, version qui jetterait une tout autre lumière sur vos activités. Vous aurez par exemple été arrêté pour outrage à la pudeur sur des enfants au zoo de Moscou, les deux petites étant les filles d’un de mes hommes. Ou bien on vous aura arrêté, complètement ivre, sur le quai Smolenskaïa, en train d’uriner dans la Moskova, et on aura dû vous enfermer à cause de votre comportement violent et grossier.
— Personne ne croira une chose pareille », protesta Kelso en s’efforçant de rassembler ses derniers vestiges de révolte. Mais il savait bien que ce n’était pas vrai. Il pouvait déjà dresser la liste de ceux qui y croiraient. « Alors, c’est tout ? fit-il amèrement. Mamantov restera libre ? Ou peut-être que c’est vous qui retrouverez les papiers de Staline pour les enterrer à votre tour quelque part, comme vous enterrez tout ce qui peut se révéler “gênant”.
— Oh, mais vous m’énervez, rétorqua le Russe, et c’était à son tour de se fâcher maintenant. Tous autant que vous êtes. Qu’est-ce que vous attendez encore de nous ? Vous avez gagné, mais ça ne vous suffit pas ? Non, il faut encore que vous nous mettiez le nez dans la merde — Staline, Lénine, Beria : j’en ai ras le bol d’entendre ces putains de noms —, que vous nous fassiez ouvrir tous nos placards malpropres pour nous obliger à nous vautrer dans la culpabilité et vous donner une telle impression de supériorité… »
Kelso ricana : « On croirait entendre Mamantov.
— Je méprise Mamantov, fit le Russe. Est-ce que vous me comprenez ? Et pour la même raison, je vous méprise aussi. Nous voulons mettre fin aux agissements du camarade Mamantov et à ceux de son engeance — de quoi croyez-vous donc qu’il s’agisse ? Mais il se trouve que vous êtes tombé sur… que vous avez laissé échapper quelque chose de bien plus gros… quelque chose que vous ne pouvez même pas commencer à comprendre… »
Il s’interrompit. Kelso se rendit compte que la colère lui en avait fait dire plus qu’il n’en avait eu l’intention, et il se rappela alors où il avait dû le voir.
« Vous étiez là-bas, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Quand je suis allé le voir, vous étiez l’un des hommes qui se trouvaient devant son immeuble… »
Mais il parlait tout seul. Le Russe retournait à grandes enjambées vers la voiture.
« Ramenez-le à l’Oukraïna, dit-il au chauffeur, et puis revenez me prendre ici. J’ai besoin d’un peu d’air.