— Qui êtes-vous ?
— Partez. Et remerciez-nous. »
Kelso hésita, mais il se sentit soudain trop las pour discuter. Il monta, fatigué et défait, à l’arrière tandis que le moteur démarrait. Le Russe claqua la portière d’un geste théâtral. Kelso se sentait engourdi et il ferma à nouveau les yeux. Mais il vit le corps de Rapava se balancer dans l’obscurité. Un coup sourd. Un coup sourd. Il ouvrit les yeux et s’aperçut que c’était Blondinet qui frappait à sa vitre. Il la baissa.
« Une dernière chose. » Le Russe faisait un effort pour retrouver sa politesse. Il alla même jusqu’à sourire. « Évidemment, nous partons maintenant du principe que Mamantov détient le cahier. Mais avez-vous considéré l’autre solution ? Souvenez-vous que Papou Rapava a déjà résisté à six mois d’interrogatoires en 1953, et puis à quinze ans de Kolyma. Imaginez que Mamantov et ses amis n’aient pas réussi à le faire parler en une soirée. C’est une possibilité ; cela expliquerait la… sauvagerie de leur comportement : la frustration. Dans ce cas, si vous étiez Mamantov, qui voudriez-vous interroger ensuite ? » Il frappa sur le toit. « Dormez bien à New York. »
Souvorine regarda la grosse voiture s’éloigner en cahotant sur le terrain inégal, puis disparaître complètement. Il se tourna alors vers l’eau et marcha le long du quai en fumant sa pipe, jusqu’à ce qu’il arrive à une grosse bite d’amarrage fixée dans le béton. De nombreux bateaux s’arrimaient ici au temps du communisme, avant que l’économie ne réussisse là où les bombardiers d’Hitler avaient échoué, c’est-à-dire à dévaster les docks. Son numéro l’avait épuisé. Il essuya la surface rugueuse avec son mouchoir, s’assit et tira de sa poche une photocopie de la déposition de Kelso. Pour avoir écrit autant — deux mille mots peut-être — en si peu de temps et avec une telle clarté, après une telle expérience… il fallait, comme il l’avait supposé, que ce Fluke soit un type intelligent.
Enquiquineur, tenace, intelligent.
Il parcourut à nouveau les pages avec un porte-mine en or, et dressa une liste des points que Netto aurait à vérifier. Il leur faudrait visiter la maison de la rue Vspolnii — le domicile de Beria, bien, bien. Ils devaient aussi retrouver la fille de Rapava. Ils devaient examiner la liste de tous les experts en documents auprès des instances légales de la région de Moscou auxquels Mamantov pourrait faire appel pour authentifier le cahier. Et celle des graphologues aussi. Ils devaient également trouver un ou deux historiens bien formés capables de cerner au plus près le contenu possible du cahier en question. Et, et, et… il avait l’impression d’essayer de remplir à la main un conteneur de gaz.
Il écrivait encore quand Netto revint avec le chauffeur. Il se leva avec raideur et découvrit avec désespoir que la borne métallique avait laissé une trace de rouille au dos de son superbe manteau. Il passa donc la majeure partie de sa journée à Iassenevo à frotter compulsivement la tache pour essayer de la faire disparaître.
CHAPITRE 12
La chambre d’hôtel de Kelso était plongée dans le noir, rideaux tirés. Il ouvrit les pans de nylon bon marché. Une drôle d’odeur flottait dans l’air… du talc ? de l’après-rasage ? Quelqu’un était venu. Blondinet, peut-être ? Eau Sauvage ? Il décrocha le téléphone ; la ligne bourdonnait. Il se sentait le souffle court et avait la chair de poule. Un whisky aurait été le bienvenu, mais le minibar n’avait pas été réapprovisionné après sa nuit avec Rapava ; il n’y restait plus que du soda et du jus d’orange. Il aurait bien pris un bain, mais la bonde avait disparu.
Il devinait à présent qui pouvait être le blondinet. Il connaissait le genre, lisse et vêtu avec recherche, occidentalisé, déraciné, trop fin pour la police secrète. Il y avait plus de vingt ans que Kelso voyait des types comme lui dans des réceptions d’ambassades, qu’il esquivait leurs invitations discrètes à déjeuner ou à prendre un verre et écoutait leurs plaisanteries d’une indiscrétion étudiée sur la vie à Moscou. Autrefois, on les appelait la Première Direction générale du KGB, et maintenant ils se faisaient appeler le SVR. Le nom avait changé, mais la fonction restait la même. Blondinet était un espion. Et il travaillait sur Mamantov. On avait lâché des espions sur Mamantov, ce qui ne dénotait pas un vote de confiance au FSB.
En pensant à Mamantov, il s’avança vivement vers la porte, tourna le gros verrou et mit la chaîne de sûreté. Il jeta par le judas optique un œil écarquillé sur le couloir désert.
« Mais c’est vous qui l’avez tué. C’est vous le tueur. »
Le choc le fit trembler rétrospectivement. Il se sentait sale, comme souillé. Le souvenir de la nuit lui irritait la peau.
Il pénétra dans la petite salle de bains carrelée de vert, se déshabilla et se doucha à l’eau la plus chaude qu’il pût supporter avant de se savonner des pieds à la tête. La crasse moscovite teinta la mousse de gris. Il se mit debout sous le jet fumant et laissa l’eau brûlante lui fouetter les épaules et la poitrine pendant une dizaine de minutes. Puis il sortit de la baignoire, laissant l’eau s’égoutter sur le lino bosselé. Il alluma une cigarette et fuma tout en se rasant, faisant passer le petit cylindre d’un côté puis de l’autre de sa bouche tandis que le rasoir s’activait autour, l’eau formant une flaque à ses pieds. Alors seulement il s’essuya, se mit au lit et remonta les couvertures jusqu’au menton. Mais il ne put dormir.
Un peu après neuf heures, le téléphone se mit à sonner. La sonnerie était perçante et elle retentit longtemps, s’arrêta puis reprit à nouveau. Cette fois, cependant, on raccrocha vite.
Quelques minutes plus tard, on frappait doucement à la porte de sa chambre.
Kelso se sentait vulnérable à présent, nu. Il attendit dix minutes puis repoussa les draps, s’habilla, fit ses bagages (cela ne prit pas longtemps) et s’assit sur l’un des fauteuils en mousse qui faisaient face à la porte. Il remarqua que la housse de l’autre fauteuil était froissée et que le siège portait encore l’empreinte du corps du malheureux Papou Rapava.
A dix heures et quart, sa valise à la main et son imperméable sur le bras, Kelso défit la chaîne et le verrou de sa porte, jeta un coup d’œil dans le couloir et descendit par l’ascenseur express dans le brouhaha du rez-de-chaussée.
Il rendit sa clé à la réception et s’apprêtait à se diriger vers l’entrée quand un homme cria : « Professeur ! »
C’était O’Brian, qui arrivait d’un pas rapide du présentoir à journaux. Il portait toujours ses vêtements de la veille — un jean un peu moins bien repassé, un teeshirt plus très blanc — et tenait deux journaux coincés sous le bras. Il ne s’était pas rasé. Il paraissait plus grand encore à la lumière du jour. « Bonjour, professeur. Alors, quoi de neuf ? »
Kelso émit un grognement du fond de la gorge, mais parvint à afficher un sourire. « On dirait bien que je pars. » Il montra sa valise, sa sacoche et son imperméable.
« Oh, vous m’en voyez désolé. Laissez-moi vous aider.
— Ça va très bien. » Il commença à contourner O’Brian. « Je vous assure.
— Allez, donnez. » La main du journaliste jaillit et s’empara de la poignée, poussant les doigts de Kelso. En une seconde, il avait pris la valise, qu’il transféra aussitôt de l’autre côté, hors d’atteinte de son propriétaire. « Je la porte où, monsieur ? Dehors ?
— À quoi vous jouez, bordel ? » Kelso devait presser le pas pour le suivre. Les gens assis à la réception se mirent à les regarder. « Rendez-moi ma valise…