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— Alors, ça a été une sacrée nuit, pas vrai ? Cet endroit ? Ces filles ? » O’Brian secoua la tête et sourit en marchant. « Et puis après vous trouvez le corps et tout ça… ça a dû vous faire un sacré choc. Attention, professeur, on y va. »

Il fonça vers la porte à tambour, et Kelso, après une seconde d’hésitation, le suivit. Lorsqu’il sortit de l’autre côté, O’Brian ne riait plus.

« C’est bon, fit le journaliste, pas la peine de faire des manières. Je sais tout.

— Je vais reprendre ma valise maintenant, merci.

— J’ai décidé de traîner devant le Robotnik hier soir. J’ai renoncé aux plaisirs de la chair.

— Ma valise…

— Disons que j’ai eu une intuition. Je vous ai vu sortir avec la fille. Je vous ai vu l’embrasser. Je l’ai vue vous frapper… quel était le problème, d’ailleurs ? Je vous ai vu monter dans sa voiture. Je vous ai vu entrer dans l’immeuble. Je vous ai vu en ressortir dix minutes plus tard comme si vous aviez les hordes de l’enfer à vos trousses. Et puis j’ai vu arriver les flics. Oh, professeur, vous êtes un sacré personnage. On n’est pas au bout de ses surprises avec vous.

— Et vous, vous êtes une ordure. » Kelso enfila son imperméable en s’efforçant d’avoir l’air dégagé. « Au fait, qu’est-ce que vous faisiez au Robotnik, hier soir ? Ne dites rien : c’était une coïncidence.

— Je fréquente le Robotnik, bien sûr, fit O’Brian. C’est comme ça que j’aime sortir : entre professionnels. Pourquoi avoir une fille gratuitement quand on peut se la faire en payant, voilà ma philosophie.

— Bon Dieu, fit Kelso en tendant la main. Vous allez me rendre ma valise.

— D’accord, d’accord. » O’Brian regarda par-dessus son épaule. Le car était garé à sa place habituelle, attendant de conduire les historiens à l’aéroport. Moldenhauer prenait une photo de Saunders devant l’hôtel. Olga les observait avec affection. « Si vous voulez savoir la vérité, c’est Adelman. »

Kelso retourna lentement la tête. « Adelman ?

— Oui, hier, au symposium, pendant la pause du matin, j’ai demandé à Adelman où vous étiez, et il m’a dit que vous couriez après des papiers ayant appartenu à Staline.

— Adelman vous a dit ça ?

— Oh, allez, ne me dites pas que vous aviez confiance en Adelman ? (O’Brian grimaça un sourire.) Au moindre scoop à l’horizon, vous autres, les historiens, vous feriez passer les paparazzi pour des enfants de chœur. Adelman m’a proposé un marché. Cinquante-cinquante. Il m’a conseillé d’essayer de retrouver les papiers en question, pour voir s’il y avait quelque chose derrière, et si oui, il est prêt à les authentifier. Il m’a répété tout ce que vous lui aviez raconté.

— Y compris le Robotnik ?

— Y compris le Robotnik.

— Le salaud. »

Maintenant, c’était au tour d’Olga de prendre Moldenhauer et Saunders en photo. Ils se tenaient timidement côte à côte, et, pour la première fois, Kelso remarqua qu’ils étaient homosexuels. Pourquoi ne s’en était-il pas aperçu avant ? Décidément, ce voyage offrait bien des surprises…

« Allez, professeur, ne m’en veuillez pas trop. Et n’en veuillez pas trop à Adelman non plus. Ça fait un reportage. Ça fait même un reportage d’enfer. Et ça ne cesse de s’améliorer. Non seulement vous trouvez ce pauvre mec pendu dans la cage d’ascenseur avec sa bite dans la bouche, mais vous dites aussi à la milice que le type qui a fait ça n’est autre que Vladimir Mamantov. Et en plus de ça… toute l’enquête est maintenant verrouillée sur ordre du Kremlin. Ou c’est du moins ce que j’ai entendu. Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

— Rien. » Kelso ne pouvait s’empêcher de sourire en pensant à l’espion blondinet. (« On ne voudrait surtout pas que la presse moscovite vienne mettre son nez partout… ») « Eh bien, je peux au moins dire à votre crédit, monsieur O’Brian, que vous êtes bien informé. »

O’Brian écarta le compliment d’un geste. « Il n’y a pas un secret dans cette ville qu’on ne puisse acheter avec une bouteille de scotch et cinquante dollars. Et puis je peux vous dire qu’ils sont furieux là-bas, vous savez ? Du coup, côté fuites, c’est pire qu’un réacteur nucléaire. Ils n’aiment pas du tout qu’on leur dise ce qu’il faut faire. »

Le conducteur du car fit résonner son avertisseur. Saunders était monté à présent. Moldenhauer avait sorti son mouchoir pour l’agiter en signe d’adieu. Kelso distinguait le visage des autres historiens à travers les vitres, comme des poissons blêmes dans un aquarium.

« Il faut vraiment que vous me rendiez ma valise maintenant, annonça-t-il. Je dois y aller.

— Vous ne pouvez pas partir comme ça, professeur. » Mais la défaite s’entendait déjà dans sa voix, et il laissa Kelso reprendre son bien. « Allez, Fluke, juste une petite interview ? Un commentaire rapide ? » Il suivait Kelso pas à pas, pareil à un mendiant importun.

« Il me faut une interview pour créditer mon reportage.

— Ce serait irresponsable.

— Irresponsable ? Des conneries ! Vous ne voulez pas parler parce que vous voulez tout garder pour vous. Eh bien vous êtes dingue. On n’arrivera pas à étouffer l’affaire. Ça va exploser d’un moment à l’autre… et si ce n’est pas aujourd’hui, ce sera demain.

— Mais vous, vous voulez que ce soit aujourd’hui, naturellement, pour être le premier ?

— C’est mon boulot. Allez, professeur. Arrêtez de prendre vos grands airs. On n’est pas si différents… »

Kelso se trouvait devant la porte du car. Elle s’ouvrit avec un petit soupir pneumatique. Une acclamation ironique et peu suivie retentit dans le car.

« Au revoir, monsieur O’Brian. »

Mais O’Brian ne voulait toujours pas renoncer. Il grimpa sur la première marche. « Regardez donc ce qui se passe ici. » Il fourra ses journaux roulés dans la poche de l’imperméable de Kelso. « Jetez un coup d’œil. C’est la Russie de maintenant. Il n’y a rien qui tienne jusqu’à demain, ici. Cet endroit ne sera peut-être carrément plus là demain. Vous êtes… oh et puis merde… »

Il dut sauter pour éviter la porte qui se refermait, et assena un dernier coup désespéré sur la tôle.

« Docteur Kelso, fit Olga d’un ton glacial.

— Olga », rétorqua Kelso.

Il remonta l’allée centrale. Lorsqu’il arriva à la hauteur d’Adelman, il s’arrêta, et Adelman, qui avait dû le voir discuter avec le journaliste, détourna le regard. Derrière la vitre malpropre, O’Brian retournait vers l’hôtel, les mains dans les poches. Le mouchoir blanc de Moldenhauer s’agitait en guise d’au revoir.

Le car démarra avec un sursaut. Kelso se retourna et, moitié marchant, moitié trébuchant, gagna sa place habituelle. Seul à l’arrière.

Pendant cinq minutes, il se contenta de regarder par la fenêtre. Il savait qu’il fallait qu’il écrive tout cela, qu’il prépare un nouveau dossier pendant que tout était encore clair dans son esprit. Mais il ne le pouvait pas, pas encore. Pour le moment, tous les circuits de sa pensée semblaient conduire à cette même image de silhouette pendue dans la cage d’ascenseur.

Pareille à un quartier de bœuf dans une boucherie…

Il tâta ses poches pour trouver ses cigarettes et en sortit les journaux de O’Brian. Il les jeta sur le siège voisin et essaya de ne pas y faire attention. Mais il se surprit bientôt à déchiffrer les manchettes à l’envers alors, à contrecœur, il les reprit.

Ce n’était rien de plus que deux gratuits en langue anglaise, distribués dans tous les halls d’hôtel.