Il fouilla dans sa poche pour trouver les vingt dollars de Duberstein puis se tourna vers la caisse. À travers la baie vitrée, il pouvait voir l’aire de béton mouillé devant l’aéroport, les files de voitures, de taxis et de cars, les bâtiments grisâtres, les chariots abandonnés, une fille aux cheveux noirs coupés court, un visage blanc qui le regardait. Il détourna machinalement les yeux. Puis fronça les sourcils. Se ressaisit.
Il reposa le magazine sur le présentoir et revint vers la baie vitrée. C’était bien elle, seule, en jean et blouson de cuir fourré, il faisait de la buée sur la vitre. « Attendez », articula-t-il dans sa direction. Elle le regardait d’un air vide. Il désigna le sol devant ses pieds. « Restez là. »
Pour la rejoindre, il fallait d’abord qu’il s’éloigne en suivant la baie vitrée pour essayer de trouver une sortie. Une première série de portes était fermée par une chaîne. Une porte s’ouvrit enfin. Il sortit dans le froid et l’humidité. Elle se tenait à une cinquantaine de mètres de là. Il regarda derrière lui, vers l’aérogare bondée — il ne voyait pas les autres —, puis se retourna vers elle et vit qu’elle s’éloignait, qu’elle traversait à un passage pour piétons sans faire attention aux voitures. Il hésita : que faire ? Un car la fit momentanément disparaître, et cela le décida. Il reprit sa valise et se lança à la poursuite de la jeune femme, courant presque. Elle restait en vue, conservant toujours la même distance jusqu’à ce qu’ils arrivent devant la grande sortie du parking. Alors, il la perdit.
Lumière grise, neige et boue gelée. La puanteur du kérosène nettement plus forte ici. D’innombrables rangées de voitures trapues, certaines d’un blanc terne, d’autres enveloppées d’un mince film de boue et de saleté. Il avança. L’air vibra. Un gros vieux Tupolev lui passa au ras de la tête, si bas qu’il distingua les traits de rouille à la jonction des plaques du fuselage. Il rentra instinctivement la tête dans les épaules, juste au moment où une Lada couleur de sable émergeait lentement de la file pour s’immobiliser, sans couper le moteur.
Elle ne lui facilita pas la tâche. Elle n’avança pas jusqu’à lui ; c’est lui qui dut marcher jusqu’à elle. Elle ne lui ouvrit pas la portière ; c’est lui qui dut le faire tout seul. Elle ne parla pas ; ce fut à lui de rompre le silence. Elle ne lui donna même pas son nom, pas à ce moment-là du moins, même s’il n’allait pas tarder à le découvrir. Elle s’appelait Zinaïda. Zinaïda Rapava.
Elle savait ce qui s’était passé, cela se voyait à la tension de son visage, et il éprouva un coupable soulagement à ne pas avoir à lui apprendre la tragédie. Il s’était toujours senti très lâche dès qu’il s’agissait d’annoncer de mauvaises nouvelles — c’était l’une des raisons pour lesquelles il s’était marié trois fois. Il prit place à l’avant, sa valise sur les genoux. Le chauffage marchait. L’essuie-glace traversait le pare-brise sale par intermittence. Il savait qu’il allait devoir dire quelque chose. Le retour à New York était l’étape du symposium qu’il n’avait surtout pas envie de rater.
« Dites-moi ce que je peux faire pour vous aider.
— Qui l’a tué ?
— Un certain Vladimir Mamantov. Ex-KGB. Votre père l’avait connu, dans le temps.
— Dans le temps », fit-elle amèrement.
Un silence, assez long pour que l’essuie-glace fasse un aller-retour, puis un autre aller-retour.
« Comment avez-vous fait pour me retrouver ?
— Toujours, toute ma vie, ça a été dans le temps. »
Un autre Tupolev passa très bas au-dessus d’eux.
« Ecoutez, dit-il. Il faut que je parte dans un instant.
J’ai un avion à prendre pour New York. Dès que je serai là-bas, je vais tout mettre par écrit… Vous m’écoutez ? Je vous en enverrai un exemplaire. Dites-moi où vous l’expédier. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je vous aiderai. »
Il lui était difficile de bouger avec sa valise sur les genoux. Il déboutonna son imperméable et trouva avec peine un stylo dans sa poche intérieure. Elle ne l’écoutait pas. Elle gardait les yeux rivés droit devant elle et semblait presque parler toute seule.
« Ça faisait des années que je ne l’avais pas vu. Pourquoi aurais-je voulu le voir ? Je ne m’étais pas approchée de cette poubelle depuis huit ans quand vous m’avez demandé de vous y conduire. » Elle se tourna vers lui pour la première fois. Elle avait ôté son maquillage et paraissait plus jeune, plus jolie. La fermeture à glissière de son blouson de cuir brun, patiné, était remontée jusqu’au menton. « Après vous avoir laissé, je suis rentrée chez moi. Et puis je suis revenue. Il fallait que je sache ce qui se passait. Je n’ai jamais vu autant de flics de toute ma vie. Vous aviez déjà été emmené. Je n’ai pas dit qui j’étais. Pas aux flics. Il fallait que je réfléchisse d’abord. Je… » Elle s’interrompit. Elle paraissait ahurie, perdue.
« Comment vous appelez-vous ? demanda-t-il. Où puis-je vous joindre ?
— Et puis, ce matin, je suis allée à l’Oukraïna. Je vous ai appelé. Je suis montée à votre chambre. Quand on m’a dit que vous étiez parti, je suis venue vous attendre ici.
— Vous ne voulez pas juste me dire votre nom ? (Il consulta sa montre, impuissant.) C’est qu’il faut vraiment que je prenne cet avion, vous comprenez.
— Je ne vous demande rien, fit-elle avec violence. Je ne demande jamais rien à personne.
— Ecoutez, ne vous en faites pas. Je veux vous aider. Je me sens responsable.
— Eh bien, aidez-moi. Il a dit que vous m’aideriez.
— Il ?
— Le fait est, monsieur, qu’il m’a laissé quelque chose. » Son blouson de cuir crissa lorsqu’elle baissa la fermeture à glissière. Elle plongea la main à l’intérieur et en sortit un bout de papier. « Quelque chose qui vaut beaucoup d’argent ? Dans une boîte à outils ? Il m’a dit que vous pourriez m’expliquer de quoi il s’agit. »
CHAPITRE 13
Ils quittèrent le périmètre de l’aéroport en prenant l’autoroute de Saint-Pétersbourg, puis virèrent au sud, vers Moscou. Un gros poids lourd aux roues aussi hautes que leur toit les dépassa, provoquant un appel d’air qui les fit osciller, et les aspergea d’un jet noirâtre.
Kelso s’était promis de ne pas regarder en arrière, mais il ne put, bien sûr, résister et se retourna pour voir l’aéroport, pareil à un grand paquebot gris, sombrer derrière un rideau de bouleaux ne laissant plus apparaître que quelques lumières voilées, puis plus rien du tout.
Il cilla et faillit demander à sa compagne de le ramener. Il la regarda à la dérobée. Elle avait un air intrépide, dans son blouson d’aviateur éraflé : une pionnière de l’aviation aux commandes de son coucou tout cabossé.
« Qui est Sergo ? demanda-t-il.
— Mon frère. (Elle regarda dans le rétroviseur.) Il est mort. »
Il retourna le message entre ses mains et le relut. Papier grossier, pattes de mouche au crayon. Ecrit à la va-vite. Glissé sous la porte de son appartement, ou c’est du moins ce qu’elle disait : elle l’avait trouvé en rentrant, après avoir lâché Kelso devant l’immeuble de son père.
Salut, ma petite fille !