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Tu as raison, je n’ai vraiment pas été un bon père.

Tout ce que tu as dit est vrai. Alors ne t’imagine pas que je ne le sais pas ! Mais là, j’ai une chance de me racheter un peu. Tu ne m’as pas laissé t’en parler hier, alors écoute-moi bien maintenant. Tu te rappelles cet endroit que j’avais quand maman vivait encore ? Eh bien ça existe toujours ! Et il y a là-bas une boîte à outils avec un cadeau pour toi qui vaut beaucoup d’argent.

Tu écoutes, Zinaïda ?

Il ne va rien m’arriver, mais si jamais il m’arrivait quelque chose quand même, prends la boîte et mets-la en sûreté. Mais ça peut être dangereux, alors fais bien attention. Tu comprendras.

Détruis ce message.

Je t’embrasse, ma petite chérie.

Papa.

Il y a un Anglais qui s’appelle Kelso. Tu le trouveras par l’Oukraïna. Il sait de quoi il s’agit. Souviens-toi de ton papa !

Je t’embrasse encore, Zinaïda.

Souviens-toi de Sergo !!

« Alors il est venu vous voir… quand ça ? Avant-hier ? »

Elle acquiesça d’un signe de tête, sans le regarder, se concentrant sur la route. « C’était la première fois que je le revoyais depuis près de dix ans.

— Vous ne vous entendiez pas, c’est ça ?

— Oh, vous êtes futé, vous. » Elle eut un rire bref, sarcastique, simple expulsion d’air. « Non, on ne s’entendait pas. »

Il ne releva pas l’agression. Elle en avait le droit. « Il était comment, la dernière fois que vous l’avez vu ?

— Comment ça ?

— Son comportement.

— Un connard. Comme d’habitude. » Elle plissa les yeux face à la circulation qui arrivait en sens inverse.

« Il avait dû m’attendre toute la nuit devant chez moi. Je suis rentrée vers six heures. J’étais au club, vous savez, je travaillais. Dès qu’il m’a vue, il s’est mis à gueuler. Il a vu mes fringues. Il m’a traitée de pute. » Elle secoua la tête à ce souvenir.

« Et puis, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Il m’a suivie. Chez moi. Je lui ai dit : « Tu me cognes et je t’arrache les yeux. Je ne suis plus ta petite fille maintenant. » Ça l’a calmé aussi sec.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Parler, il a dit. Ça m’a fait un choc après tout ce temps. Je ne pensais pas qu’il savait où j’habitais. Je ne savais même pas s’il était toujours en vie. Je croyais que j’avais tiré un trait définitif sur lui. Oh, mais lui, il m’a dit qu’il savait depuis longtemps où j’étais. Il m’a dit qu’il venait me regarder de temps en temps. Il m’a dit aussi : “On ne se débarrasse pas de son passé aussi facilement”. Pourquoi est-ce qu’il venait me voir ? » Elle regarda Kelso pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté l’aéroport. « Vous pouvez me le dire ?

— De quoi voulait-il vous parler ?

— Je ne sais pas. Je n’ai rien voulu écouter. Je ne voulais pas de lui chez moi, ni qu’il regarde toutes mes affaires. Je ne voulais pas écouter ses histoires. Il a commencé à me parler du temps qu’il a passé dans les camps. Je lui ai donné des cigarettes pour me débarrasser de lui et je lui ai dit de partir. J’étais fatiguée et il fallait que je parte travailler.

— Travailler ?

— Je bosse au GOUM dans la journée. Et j’étudie le droit à la fac le soir. Et il y a des nuits où je baise. Pourquoi ? Ça pose un problème ?

— Vous menez une vie bien remplie.

— Il faut bien. »

Il essaya de se la représenter derrière un comptoir du GOUM. « Qu’est-ce que vous vendez ?

— Quoi ?

— Au magasin. Qu’est-ce que vous vendez ?

— Rien. (Elle regarda à nouveau dans le rétroviseur.) Je suis standardiste. »

A l’entrée de la ville, la route était bloquée. Ils durent rouler au pas. Il y avait eu un accident un peu plus loin. Une toute petite Skoda était rentrée dans l’arrière d’une grosse vieille Jigouli. Du verre brisé et des fragments métalliques jonchaient les deux voies. La milice était sur place. On aurait dit que l’un des conducteurs avait boxé l’autre : il avait des taches de sang sur le devant de la chemise. Kelso détourna la tête en passant devant les policiers. Puis le trafic s’éclaircit et ils purent reprendre de la vitesse.

Il essaya de mettre tout cela en ordre, de reconstituer les deux derniers jours de Papou Rapava sur terre.

Mardi, 27 octobre : il va voir sa fille pour la première fois depuis dix ans parce que, dit-il, il veut lui parler. Elle le fiche dehors en lui donnant des cigarettes et une pochette d’allumettes à l’enseigne du Robotnik. Dans l’après-midi, il surgit justement à l’Institut du marxisme-léninisme et écoute Fluke Kelso donner une conférence sur Joseph Staline. Puis il suit Kelso jusqu’à l’Oukraïna et passe avec lui la nuit à boire. Et à parler. Ça, pour parler, il avait parlé. Peut-être m’a-t-il dit ce qu’il aurait dit à sa fille si elle avait voulu l’écouter.

Puis c’est l’aube et il quitte l’Oukraïna. Nous sommes maintenant le 28 octobre. Que fait-il donc après avoir disparu dans le petit matin ? Se rend-il dans la maison déserte de la rue Vspolnii pour déterrer le secret de sa vie ? Sans doute. Puis il le dissimule, et il laisse un message à sa fille pour lui indiquer où le trouver (« Tu te rappelles cet endroit que j’avais quand maman vivait encore ? »). Alors, plus tard dans l’après-midi, ses assassins viennent le trouver. Soit il leur a tout dit, soit il s’est tu, et si c’est le cas, il n’a pu le faire que par amour, non ? Pour s’assurer que la seule chose qu’il possédait qui puisse valoir quelque chose ne tombe pas entre leurs mains mais revienne à sa fille.

Seigneur, pensa Kelso, quelle fin. Quelle manière de terminer sa vie… et comme c’était en accord avec tout ce qu’il avait vécu.

« Il devait tenir à vous », remarqua Kelso. Il se demanda si elle savait comment son père était mort. Sinon, ce n’était pas lui qui allait le lui révéler. « Il devait tenir à vous, puisqu’il est venu vous trouver.

— Je ne crois pas. Il me battait. Et il battait ma mère aussi. Et mon frère. (Elle ne quittait pas la circulation des yeux.) Il me frappait quand j’étais petite. Qu’est-ce qu’un enfant y peut ? (Elle secoua la tête.) Non, je ne crois pas. »

Il essaya de s’imaginer cette famille de quatre personnes vivant dans le deux pièces. Où les parents devaient-ils dormir ? Sur un matelas, dans le salon ? Et Rapava, après quinze ans passés dans la Kolyma, violent, caractériel, renfermé. Mieux valait ne pas y penser.

« Quand votre mère est-elle morte ?

— Eh, monsieur, ça vous arrive de ne pas poser de question ? »

Ils quittèrent l’autoroute et prirent une bretelle. La moitié de la double voie n’avait jamais été terminée et s’interrompait abruptement, comme une chute d’eau, en un jaillissement de tiges métalliques débouchant, dix mètres plus bas, sur un terrain vague.

« J’avais dix-huit ans, si ça change quelque chose. »

La laideur qui les entourait frisait l’héroïsme. Elle pouvait se le permettre en Russie, elle pouvait se permettre de s’étaler, de prendre tout son temps. La moindre petite route était aussi vaste qu’une autoroute, et les nids-de-poule inondés semblaient de vraies mares. Le moindre grand ensemble de béton, la moindre usine vomissant sa fumée avaient tout un paysage désert à polluer. Kelso se rappela la nuit précédente, la course interminable du bloc 9 au bloc 8 pour donner l’alarme : cela avait duré, duré, comme quand on court dans un cauchemar.