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En plein jour, l’immeuble de Rapava paraissait encore plus à l’abandon que la nuit. Des traces noires maculaient le mur au-dessus des fenêtres du deuxième étage, là où un appartement avait flambé. Une petite foule s’était rassemblée devant, et Zinaïda ralentit pour qu’ils puissent jeter un coup d’œil.

O’Brian avait raison. La nouvelle s’était ébruitée. Cela au moins était manifeste. Un milicien solitaire bloquait l’entrée, tenant à distance une douzaine de journalistes et de cameramen, qui eux-mêmes faisaient l’objet de la curiosité d’un demi-cercle assez lâche de voisins apathiques. Des gosses jouaient au ballon sur le terrain vague. D’autres traînaient autour des voitures occidentales, clinquantes, qui avaient amené les journalistes.

« Qu’est-ce qu’il était pour eux ? fît soudain Zinaïda. Qu’est-ce qu’il représentait pour vous tous ? Vous êtes tous des vautours. »

Elle eut une grimace de dégoût, et, pour la troisième fois, Kelso remarqua qu’elle contrôlait son rétroviseur.

« Est-ce qu’on est suivis ? » Il se retourna brusquement.

« Peut-être. Une voiture, depuis l’aéroport. Mais c’est fini.

— Quel genre de voiture ? » Il s’efforçait de paraître calme.

« Une BMW, septième série.

— Vous vous y connaissez en voitures ?

— D’autres questions ? (Elle le gratifia d’un autre regard.) Les voitures étaient la passion de mon père. Les voitures et le camarade Staline. Il a tout de même été chauffeur d’une grosse légume, dans le temps, non ? Vous allez voir. »

Elle appuya le pied au plancher.

Elle ne sait rien, pensa Kelso. Elle n’a aucune idée des risques. Il commença à prendre tout un tas de bonnes résolutions : on jette un rapide coup d’œil pour voir si cette boîte à outils est bien là (elle n’y sera pas), et puis on demande à Zinaïda de retourner à l’aéroport pour voir s’il est possible d’attraper le prochain vol…

A deux minutes de chez Rapava, ils quittèrent la route principale pour prendre un chemin boueux qui traversait un bosquet de bouleaux miteux et débouchait sur un champ divisé en lopins de terre. Un porc fouillait la boue dans un enclos de vieilles portières de voitures attachées ensemble par du fil de fer. Il y avait quelques poulets faméliques, quelques légumes grillés par le gel. Des enfants avaient fait un bonhomme de neige avec ce qu’il était tombé la veille. Il avait à moitié fondu sous la pluie fine qui mouillait à présent le paysage, et paraissait grotesque dans la boue, comme un gros tas de graisse blanche.

Face à cette scène campagnarde se dressait une rangée de garages fermés. Les vestiges d’une demi-douzaine de petites voitures — squelettes rouillés, dépouillés de leurs vitres, moteur, pneus et habillage intérieur — étaient perchés sur le toit plat.

Zinaïda coupa le moteur et ils sortirent dans la boue. Un vieux les regardait, appuyé sur sa pelle. Zinaïda se planta devant lui, les mains sur les hanches. Il finit par cracher par terre et se remit à creuser.

Elle avait une clé. Kelso examina le chemin désert, derrière eux. Il avait les mains engourdies et les fourra dans les poches de son imperméable. C’était elle la plus calme des deux. Elle portait des bottes de cuir qui lui arrivaient au genou et avança précautionneusement, entre les flaques, pour ne pas les salir. Kelso jeta un nouveau coup d’œil autour de lui. Tout cela ne lui plaisait pas : les arbres trop proches, les carcasses de voitures, cette femme étonnante avec son kaléidoscope de rôles différents, standardiste au GOUM, future juriste, prostituée à mi-temps, et maintenant, fille sans cœur.

« Où avez-vous eu la clé ? demanda-t-il soudain.

— Elle était avec la lettre.

— Je ne comprends pas pourquoi vous n’êtes pas venue ici tout de suite. Pourquoi avez-vous besoin de moi ?

— Parce que je ne sais même pas ce que je cherche. Alors, vous venez ou pas ? » Elle introduisait la clé dans un gros cadenas fermant le box le plus proche. « Bon, au fait, qu’est-ce qu’on cherche ?

— Un cahier.

— Quoi ? » Elle cessa de forcer sur la clé et se tourna vers lui.

« Un cahier à couverture de toile cirée noire qui appartenait à Joseph Staline. » Il débita la phrase familière, qui prenait peu à peu la forme d’un mantra. (Il se répéta que le cahier ne serait pas là. C’était le Saint Graal. La quête seule comptait et l’on n’était pas censé le trouver.)

« Un cahier de Staline ? Et qu’est-ce que ça vaut ?

— Qu’est-ce que ça vaut ? » Il essaya de faire comme si la question ne l’avait jamais effleuré. « Qu’est-ce que ça vaut ? répéta-t-il. Il est difficile de donner un chiffre précis. Il y a de riches collectionneurs. Ça dépend de ce qu’il y a dedans. (Il écarta les mains.) Je ne sais pas, un demi-million.

— De roubles ?

— De dollars.

— De dollars ? Putain. Putain ! » Maintenant impatiente, elle reprit maladroitement ses efforts pour ouvrir le cadenas.

Soudain, en la regardant, il se sentit gagné par son excitation, et sut bien sûr pourquoi il était venu. Parce que cela représentait tout pour lui, non ? C’était bien davantage que de l’argent C’était une justification. La justification de vingt ans passés à se geler les fesses dans des archives en sous-sol, à se traîner à des conférences le soir en plein hiver — d’abord pour les écouter, ensuite pour les donner —, de vingt ans d’enseignement et de politique universitaire, d’acharnement à écrire des livres qui ne se vendent pas en espérant tout le temps produire un jour quelque chose de valable — quelque chose de grand, de vrai et de définitif —, un morceau d’histoire qui pourrait expliquer pourquoi les choses se sont passées ainsi.

« Tenez, dit-il en la poussant presque, laissez-moi essayer. »

Il agita doucement la clé dans la serrure. Elle finit par tourner, et l’arceau se souleva. Kelso fit glisser la chaîne à l’intérieur des gros pitons qui la retenaient.

Une obscurité froide, grasse. Pas de fenêtre. Pas d’électricité. Une antique lampe à pétrole pendue à un clou, près de la porte.

Il prit la lampe et la secoua ; elle était pleine. La jeune femme assura qu’elle savait l’allumer. Elle s’agenouilla sur le sol en terre battue, craqua une allumette et l’approcha de la mèche. Une flamme bleue, puis jaune. Elle souleva la lampe pendant qu’il refermait la porte.

Le garage formait un cimetière de pièces détachées empilées contre les murs. Tout au fond, dans l’ombre, des sièges de voitures étaient disposés pour former un lit, avec un sac de couchage et une couverture, soigneusement pliés. Accrochée à une poutre, il y avait une poulie et tout un système de levage, une chaîne, un crochet. Sous le crochet, un plancher formait un rectangle d’environ un mètre et demi sur deux.

« J’ai toujours connu cet endroit, expliqua-t-elle. Il couchait ici, quand ça allait mal.

— Et ça allait mal jusqu’à quel point ?

— Mal. »

Il prit la lampe et fit le tour de la pièce en éclairant chaque coin. Il ne voyait rien qui ressemblât à une boîte à outils. Sur un établi, il découvrit un plateau en fer-blanc contenant une brosse métallique, quelques tiges de fer, un cylindre, un petit rouleau de fil de cuivre : à quoi cela pouvait-il servir ? L’ignorance de Fluke Kelso en matière de mécanique était insondable et soigneusement entretenue.