— Ah. » O’Brian hocha la tête. Maintenant, il avait saisi.
La boîte à outils gisait sur le sol de terre battue.
O’Brian ne voulait pas qu’ils l’ouvrent, pas tout de suite. Il voulait capturer ce grand moment, expliqua-t-il, « pour la postérité et le journal du soir ». Il alla chercher sa caméra.
Dès qu’il fut parti, Kelso sortit une cigarette de son paquet à moitié vide et la proposa à Zinaïda. Elle la prit et se pencha vers lui, le regardant bien en face pendant qu’il lui donnait du feu, la flamme se reflétant dans ses yeux sombres. Il pensa que moins de douze heures plus tôt, elle était prête à aller au lit avec lui pour deux cents dollars… merde, qui était-elle donc ?
Elle demanda : « À quoi pensez-vous ?
— À rien. Ça va ?
— Il ne m’inspire pas confiance », insista-t-elle. Elle rejeta la tête en arrière et souffla la fumée vers le plafond. « Qu’est-ce qu’il fait ?
— Je vais lui dire de se dépêcher. »
Dehors, O’Brian était assis à l’avant d’un 4 x 4 Toyota Land Cruiser et changeait la pile d’une toute petite caméra vidéo. La vue de la Toyota donna à Kelso une nouvelle suée d’inquiétude.
« Vous ne conduisez pas une BMW ?
— Une BMW ? Je ne suis pas un homme d’affaires. Pourquoi ? »
Le champ était désert. Le vieux qui creusait tout à l’heure avait disparu.
« Zinaïda avait l’impression que nous étions suivis depuis l’aéroport par une BMW, septième série.
— Septième série ? C’est une voiture de la Mafia. » O’Brian descendit de la Toyota et porta la caméra à son œil. « Si j’étais vous, je ne ferais pas attention à ce que raconte Zinaïda. Elle est folle. » Le porc sortit de son enclos et s’approcha d’eux au petit trot, espérant obtenir à manger. « Eh, cochonnet, cochonnet, par ici ! » Il se mit à le filmer. « Vous savez ce qu’on dit ? “Un chien lève les yeux vers vous, un chat baisse les yeux vers vous, mais un cochon, ça vous regarde droit dans les yeux.” » Il se tourna et pointa sa caméra sur Kelso. « Souriez, professeur. Je vais vous rendre célèbre. »
Kelso posa la main sur l’objectif. « Ecoutez, monsieur O’Brian…
— R.J.
— Ce sont les initiales de quoi ?
— Tout le monde m’appelle R.J.
— D’accord, R.J., voilà ce que je vais faire. Je vais vous laisser me filmer. Si vous insistez. Mais à trois conditions.
— Qui sont ?
— Un, vous cessez de m’appeler professeur. Deux, vous laissez son nom en dehors de tout ça. Et trois, rien de tout cela ne doit être montré — pas une seconde, vous m’entendez ? — tant que ce cahier, ou je ne sais ce qu’on va trouver, n’aura pas été légalement authentifié.
— Accordé. » O’Brian glissa la caméra dans sa poche. « En fait, ça va peut-être vous surprendre, mais j’ai une réputation à défendre. Et d’après ce que j’ai entendu dire, docteur, elle est sacrément meilleure que la vôtre. »
Il pointa sa clé électronique vers la Toyota. Un bip se fit entendre et les portières se verrouillèrent. Kelso jeta un dernier regard alentour et le suivit dans le garage.
O’Brian demanda à Kelso de remettre la boîte à outils dans sa cachette puis de la ressortir. Il le fit recommencer deux fois, le filmant une fois de face, l’autre de profil. Zinaïda les observait attentivement, mais prenait garde de ne pas se trouver dans le champ de la caméra. Elle fumait cigarette sur cigarette, un bras crispé défensivement sur le ventre. Quand O’Brian eut enfin ce qu’il voulait, Kelso porta la boîte sur l’établi et en rapprocha la lampe. Il n’y avait pas de serrure, mais deux fermoirs à ressort de chaque côté du couvercle. Ils avaient été nettoyés très récemment, et graissés. L’un d’eux était cassé. L’autre s’ouvrit. Nous y voilà, mon petit gars.
« Ce que je veux, dit O’Brian, c’est que vous décriviez ce que vous voyez. Parlez-nous tout le temps. » Kelso examina la boîte.
« Avez-vous des gants ? demanda-t-il.
— Des gants ?
— Si ce qu’il y a à l’intérieur est authentique, il devrait y avoir les empreintes de Staline dessus. Et celles de Beria aussi. Je ne voudrais pas abîmer les preuves.
— Les empreintes de Staline ?
— Évidemment. Vous n’avez jamais entendu parler des doigts de Staline ? Le poète bolchevique Demian Bedni s’est plaint un jour qu’il n’aimait pas prêter ses livres à Staline parce qu’on les lui rendait toujours couverts de traces de doigts grasses. Ossip Mandelstam — un bien plus grand poète — a entendu parler de cette histoire, et il l’a mise dans un poème sur Staline : “Ses doigts sont gros comme des asticots.”
— Et qu’est-ce que Staline en a pensé ?
— Mandelstam a fini dans un camp de travail.
— D’accord. J’imagine que j’aurais dû trouver ça tout seul. (O’Brian fouilla dans ses poches.) Bon, des gants. On y va. »
Kelso les enfila. Ils étaient en cuir bleu sombre, légèrement trop grands, mais ils feraient l’affaire. Il plia les doigts tel un chirurgien avant une transplantation, un pianiste avant un concert. Cette pensée le fit sourire. Il adressa un coup d’œil à Zinaïda. Elle avait le visage fermé. L’expression de O’Brian était dissimulée par la caméra.
« Bon, je tourne. C’est quand vous voulez.
— D’accord. J’ouvre le couvercle, qui… résiste, comme on pouvait… s’y attendre. »
Kelso cilla sous l’effort. Le haut se souleva légèrement, juste assez pour qu’il puisse glisser ses doigts dans la fente, et il lui fallut alors toute sa force pour écarter les deux parois métalliques. Elles cédèrent brusquement, comme une mâchoire brisée, avec un hurlement de métal oxydé. « Il n’y a qu’un seul objet à l’intérieur… une sorte de sac… en cuir, apparemment… pas mal moisi. »
La serviette n’était plus qu’un suaire de champignons divers, filaments végétaux bleu pâle, verts et gris, et taches blanches piquetées de noir. Il s’en dégageait une odeur de pourriture. Kelso la sortit de la boîte et la retourna devant la lumière. Il en frotta la surface avec le pouce. Très effacé, le spectre d’une image commença à apparaître. « Il y a ici un embossage de marteau et de faucille… cela suggérerait qu’il s’agit bien d’une sorte de serviette officielle… la boucle ici a été graissée… on a retiré une partie de la rouille. » Il s’imaginait les doigts sans ongles de Rapava, fébriles dans son excitation à découvrir ce qui lui avait coûté tant d’années de sa vie.
La courroie glissa sur le métal piqué, laissant un résidu farineux. La serviette s’ouvrit. Le mycélium s’était répandu à l’intérieur, se nourrissant du cuir humide, et Kelso sut, en retirant le contenu du sac, qu’il ne pourrait être qu’authentique, qu’aucun faussaire n’aurait laissé son œuvre se détériorer à ce point : cela aurait été contre nature. Ce qui avait été une liasse de papier s’était aggloméré, avait gonflé et avait été recouvert par le même cancer de spores destructrices que le cuir. Les pages du cahier s’étaient elles aussi déformées, mais dans une moindre mesure, grâce à la protection de la couverture de toile cirée noire.
La couverture s’ouvrit, le dos se déchira.
Sur la première page : rien.
Sur la deuxième : une photographie soigneusement découpée dans un magazine, et collée au milieu de la page. Un groupe de jeunes femmes de moins de vingt ans, en tenue de sport — short, maillot, écharpe en bandoulière — défilant au pas, le regard fixe, en brandissant un portrait de Staline. La parade avait visiblement lieu sur la place Rouge. La légende indiquait : « Unité du Komsomol n° 2 de l’Oblast d’Arkhangelsk donne le pas ! Au premier rang, de gauche à droite : I. Primakova, A. Safanova, D. Merkoulova, K. Til, M. Arsenieva… » Une petite croix rouge avait été tracée devant le jeune visage de A. Safanova.