Kelso prit le cahier et souffla pour séparer la deuxième page de la troisième. Ses mains transpiraient à l’intérieur des gants. Il se sentait d’une maladresse absurde, comme s’il essayait de passer un fil dans le chas d’une aiguille en portant des moufles.
Sur la troisième page : de l’écriture, au crayon à demi effacé.
O’Brian lui toucha l’épaule, le pressant de dire quelque chose.
« Ce n’est pas l’écriture de Staline, de ça je suis sûr… on dirait plutôt que c’est quelqu’un qui écrit sur Staline. » Il approcha les feuillets de la lampe. « “Il se tient à l’écart des autres, sur le toit du tombeau de Lénine. Il lève la main en signe de salut. Il sourit. Nous passons devant lui, en bas. Son regard nous touche comme les rayons du soleil. Il me regarde dans les yeux. Je suis transpercée par son pouvoir. Tout autour de nous, la foule éclate en un tonnerre d’applaudissements.” La suite est brouillée. Puis on peut lire : “Le grand Staline a vécu, le grand Staline vit, le grand Staline vivra toujours !…” »
CHAPITRE 14
Le grand Staline a vécu !
Le grand Staline vit !
Le grand Staline vivra toujours !
12/5/51. Nous avons notre photo dans Ogoniok ! Maria a fait irruption à la fin de la première heure de cours pour me le montrer. Je me trouve affreuse, et M. me reproche ma vanité. (Elle dit toujours que j’accorde trop d’importance au fait d’être jolie : cela ne convient pas à une future membre du Parti. Elle peut toujours dire ça, elle qui ressemble toujours à un char !) Toute la matinée, les camarades passent nous voir pour nous féliciter. Le côté pénible de cette période est oublié, pour une fois. Nous sommes si heureuses…
5/6/51. Il fait chaud et ensoleillé. La Dvina est dorée. Je rentre de l’institut. Papa est là, bien plus tôt que d’habitude, mais la mine grave. Maman est forte, comme toujours. Il y a un étranger avec eux, un camarade des organes du Comité central de Moscou ! Je n’ai pas peur de lui. Je sais que je n’ai rien fait de mal. Et l’étranger sourit. Il est petit de taille… Il me plaît bien. Il porte un chapeau, des gants et un manteau de cuir malgré la chaleur. L’étranger s’appelle Mekhlis, je crois. Il explique qu’après enquête complète j’ai été choisie pour une mission spéciale en relation avec les plus hautes instances du Parti. Il ne peut en dire plus pour raison de sécurité. Si j’accepte, je devrai me rendre à Moscou et y rester un an, peut-être deux. Puis je pourrai rentrer à Arkhangelsk et reprendre mes études. Il me propose de revenir chercher ma réponse demain matin, mais je la lui donne maintenant, de tout mon cœur : Oui ! Mais comme j’ai dix-neuf ans, il lui faut la permission de mes parents. Oh, je t’en prie papa ! S’il te plaît, s’il te plaît ! Papa est très ému. Il sort avec le camarade Mekhlis dans le jardin, et quand il revient son visage est grave. Si c’est ce que je veux, et si c’est la volonté du Parti, il ne me retiendra pas. Maman est tellement fière.
A Moscou alors, pour la deuxième fois de ma vie !
Je sais que Sa main est derrière tout cela.
Je suis si heureuse que je pourrais mourir…
10/6/51. C’est maman qui me conduit à la gare. Papa est resté à la maison. J’embrasse ses joues si chères. Adieu ma mère, adieu mon enfance. Les voitures sont bondées. Le train part. Certains courent le long du quai, mais maman reste immobile et disparaît rapidement. Nous traversons la Dvina. Je suis seule. Pauvre Anna ! Et il n’y a pas pire journée pour voyager. Mais j’ai mes vêtements, de quoi manger, un livre ou deux, et ce journal, à qui je confierai toutes mes pensées… qui sera mon ami. Nous nous enfonçons vers le sud, dans la forêt et la toundra. Un grand soleil rouge luit comme un incendie à travers les arbres. Isakogorka. Obozerski. Voilà, j’ai écrit tout ce qui s’est passé jusqu’à maintenant, et je ne vois plus assez clair pour continuer.
11/6/51. Lundi matin. La ville de Vojega surgit avec l’aube. Des passagers se lèvent pour se dégourdir les jambes, mais je reste à ma place. Une odeur de fumée provient du couloir. Un homme, assis en face de moi, me regarde écrire. Il fait semblant de dormir. Je l’intrigue. Si seulement il savait ! Et il reste encore onze heures de voyage avant d’arriver à Moscou ! Comment un seul homme peut-il diriger une telle nation ? Comment une telle nation pourrait-elle exister sans un tel homme pour la diriger ?
Kharovsk. Sokol. Autant de noms sur la carte qui deviennent des villes bien réelles.
Vologda. Danilov. Iaroslavl.
La peur me prend. Je suis si loin de chez moi. La dernière fois, nous étions vingt filles, qui riions bêtement. Oh, papa !
Aleksandrov.
Maintenant, nous arrivons dans la banlieue de Moscou. Un frémissement d’excitation parcourt tout le train. Les grands ensembles et les usines s’étendent de toutes parts, et cela paraît aussi vaste que la toundra. Il y a une brume chaude de métal et de fumée. Le soleil de juin est beaucoup plus chaud ici que chez nous. Je suis à nouveau très excitée.
4 h 30 ! La gare Iaroslavskaïa ! Et maintenant ?
PLUS TARD. Le train s’arrête. L’homme d’en face, qui m’a observée pendant tout le voyage, se penche en avant. « Anna Mikhaïlovna Safanova ? » Pendant un instant, je suis trop éberluée pour parler. « Oui ? — Bienvenue à Moscou. Venez avec moi, s’il vous plaît. » Il est vêtu d’un manteau de cuir, comme le camarade Mekhlis. Il porte ma valise jusqu’à l’entrée de la gare, place Komsomolskaïa. Une voiture attend, avec un chauffeur. Nous roulons longtemps. Au moins une heure. Je ne sais pas où. Il me semble qu’on traverse toute la ville puis qu’on en sort de nouveau. Par une grande route qui mène à une forêt de bouleaux. Il y a une haute clôture, et des soldats qui contrôlent nos papiers. Nous roulons encore un peu. Et puis il y a une maison, dans un grand jardin.
(Eh oui, maman, c’est une maison modeste ! Deux étages seulement. Ton bon cœur bolchevique se réjouirait devant tant de simplicité !)
On me conduit derrière la maison en passant par le côté. C’est l’aile des domestiques, reliée à l’habitation principale par un long couloir. Là, dans la cuisine, il y a une femme qui attend. Elle a les cheveux gris et elle est presque vieille. Gentille. Elle m’appelle « petite ». C’est Valetchka Istomina. Un repas simple a été préparé, de la viande froide et du pain, des harengs marinés, du kvas. Elle m’observe. (Tout le monde observe tout le monde ici : c’est drôle de lever les yeux et de toujours trouver un regard braqué sur soi.) De temps en temps, il y a des gardes qui s’approchent pour me voir. Ils ne disent pas grand-chose, mais quand ils parlent, ils ont l’accent géorgien. Il y en a un qui demande : « Alors, Valetchka, le patron était de bonne humeur, ce matin ? » Mais Valetchka le fait taire et me désigne d’un signe de tête.