Deux bateaux avaient coulé, ainsi que la cabane en bois au bout de la jetée. Des vandales avaient arraché certains bancs pour les jeter dans l’eau, par-dessus la rambarde. Il y avait des graffitis sur les murs : une étoile de David, des écoulements de sang avec un svastika barbouillé par-dessus ; des sigles SS ; KKK.
Une chose était certaine : il n’y aurait pas de boutique de chaussures italiennes par ici.
Ils tournèrent le dos au golfe.
Toutes les villes russes avaient encore leur statue de Lénine. Celle d’Arkhangelsk représentait le commandeur haut de quinze mètres et jaillissant d’un bloc de granit, le visage déterminé, le manteau flottant au vent, un rouleau de papier brandi dans sa main tendue. On aurait dit qu’il essayait de héler un taxi. La place, qui portait encore son nom, était immense, recouverte d’une douce pellicule de neige, et absolument déserte à l’exception d’un couple de chèvres attachées qui broutaient un buisson dans un coin. Juste en face, il y avait un grand musée, la poste centrale et un grand immeuble de bureaux dont le balcon s’ornait toujours du marteau et de la faucille.
Kelso prit la direction de ce dernier, et ils y étaient presque arrivés quand une jeep couleur de sable équipée d’un projecteur sur le capot surgit au coin de la rue : troupes du ministère de l’Intérieur, le MVD. Cela le calma aussitôt. Il prit conscience qu’on pouvait l’arrêter à tout instant et lui demander de montrer son visa. Les soldats au visage blême les fixèrent du regard. Il baissa la tête en montant les marches, O’Brian sur les talons, tandis que la jeep faisait lentement le tour de la place avant de disparaître.
Les communistes n’avaient pas été complètement chassés de l’édifice : ils avaient simplement été repoussés au fond. Ils conservaient là une petite réception sur laquelle régnait une grosse femme d’une cinquantaine d’années couronnée d’une écume de cheveux teints en jaune. Il y avait près d’elle, sur le bord de la fenêtre, une rangée de plantes grasses tombantes plantées dans de vieilles boîtes de conserve ; et en face, sur le mur, une grande affiche montrant le candidat du Parti aux dernières élections présidentielles, Guennadi Ziouganov, le visage empâté. Elle examina la carte de presse de O’Brian avec intensité, la tournant et la retournant, la présentant à la lumière, comme si elle craignait un faux. Puis elle décrocha son téléphone et prononça à mi-voix quelques mots dans le combiné.
La neige commençait à s’amonceler dehors, de l’autre côté du double-vitrage. Une horloge tictaquait quelque part. Kelso remarqua une pile encore ficelée d’Aurora près de la porte, prêts à être distribués. Une citation du rapport du ministère de l’Intérieur adressé au Président faisait la première page : « la violence EST INÉVITABLE. »
Un homme apparut deux minutes plus tard. Il devait avoir dans les soixante ans et présentait une allure étrange. Il avait la tête trop petite pour son torse massif, et les traits trop petits pour son visage. Il se présenta — « Tsarev » — en tendant une main tachée d’encre noire. Professeur Tsarev. Premier secrétaire adjoint du Comité régional.
Kelso lui demanda s’il pouvait leur accorder un instant.
Oui. Peut-être. C’était possible.
Maintenant ? En privé ?
Tsarev hésita, puis haussa les épaules. « Très bien. »
Il les conduisit au fond d’un couloir et les introduisit dans son bureau, petit anachronisme de l’époque soviétique avec ses portraits de Brejnev et d’Andropov. Kelso songea qu’il avait vu des tas de bureaux pareils à celui-ci au cours des années. Parquet de planches épaisses, gros tuyaux d’eau, radiateur massif, calendrier de bureau, grand téléphone de bakélite verte qui évoquait les films de science-fiction des années cinquante, odeur de cire et de renfermé, tous les détails étaient familiers, jusqu’à la maquette de Spoutnik et la pendule en forme de Zimbabwe laissée par quelque délégation marxiste en visite. Sur l’étagère qui se trouvait derrière la tête de Tsarev, trônaient six exemplaires des mémoires de Mamantov, Je crois encore.
« Je vois que vous avez le livre de Vladimir Mamantov. » Ce n’était pas une remarque très maligne, mais Kelso ne put se retenir.
Tsarev se retourna et les regarda comme s’il les remarquait pour la première fois. « Oui. Le camarade Mamantov est venu à Arkhangelsk et a fait campagne pour nous pendant les élections présidentielles. Pourquoi ? Vous le connaissez ?
— Oui. Oui, je le connais. »
Il y eut un silence. Kelso avait conscience que O’Brian le regardait et que Tsarev attendait qu’il poursuive. D’un ton hésitant, il entama donc son petit discours préparé. Tout d’abord, commença-t-il, M. O’Brian et lui voulaient remercier le professeur Tsarev de les recevoir tout de suite. Ils n’étaient à Arkhangelsk que pour la journée, et tournaient une émission sur les dernières forces du Parti communiste. Ils se rendaient ainsi dans diverses villes de Russie. Ils s’excusaient de n’avoir pu prendre contact plus tôt afin d’organiser un vrai rendez-vous, mais ils travaillaient dans l’urgence…
« Et c’est le camarade Mamantov qui vous envoie ? l’interrompit Tsarev. Le camarade Mamantov vous a envoyés ici ?
— Je dois dire en toute honnêteté que, sans Vladimir Mamantov, nous ne serions pas ici. »
Tsarev opina de la tête. Eh bien, c’était un sujet formidable. Et un sujet volontairement ignoré par l’Occident. Combien de gens, par exemple, savaient-ils, en Occident, que lors des élections de la Douma les communistes avaient remporté 30 % des votes, puis, en 1996, lors des présidentielles, 40 % ? Oui, ils allaient bientôt revenir au pouvoir. Ils devraient sans doute le partager au début, mais ensuite… qui pouvait le dire ?
Il s’animait peu à peu.
Prenez la situation ici, à Arkhangelsk. Il y avait des millionnaires, évidemment. La belle affaire ! Mais malheureusement, il y avait aussi le crime organisé, le chômage, le sida, la prostitution, la drogue. Ses visiteurs savaient-ils que le taux de mortalité infantile et l’espérance de vie en Russie étaient maintenant revenus aux chiffres de l’Afrique ? Quel progrès ! Quelle liberté ! Tsarev avait été professeur de théorie marxiste à Arkhangelsk pendant vingt ans — son poste avait bien entendu été supprimé. Il avait donc enseigné le marxisme dans un État marxiste, mais c’était maintenant seulement, alors qu’on démontait littéralement les statues de Marx, qu’il en était venu à apprécier le génie de ce visionnaire pour qui l’argent prive le monde entier, le monde humain et la nature, de ses valeurs propres…
« Demande-lui pour la fille, chuchota O’Brian. On n’a pas le temps pour toutes ces conneries. Demande-lui pour Anna. »
Tsarev s’était arrêté au milieu d’une phrase et dévisageait alternativement les deux hommes.
« Professeur Tsarev, se lança Kelso. Nous avons besoin, pour illustrer notre film, de présenter des cas particuliers… »
C’était excellent. Mais oui, il comprenait. L’élément humain. Il y avait beaucoup de ces histoires à Arkhangelsk.
« Oui, j’en suis sûr. Mais nous pensons à quelqu’un en particulier. Une jeune fille. Enfin, une femme d’une soixantaine d’années, maintenant. Elle doit avoir à peu près le même âge que vous. Son nom de jeune fille était Safanova. Anna Mikhaïlovna Safanova. Elle était au Komsomol. »